Regard apeuré, odeur nauséabonde, "roucoulement lent" : qui sont ces ermites découverts au milieu de nulle part ?
À la fin des années 1970, des géologues russes découvrent par hasard une famille au beau milieu de la taïga sibérienne. Isolée du monde depuis plus de quatre décennies, la famille ignore les évènements qui ont marqué le 20ème siècle ainsi que les innovations technologiques telles que les satellites ou les lampes torches. Dans le cadre de son dossier "Il était une fois", La Libre revient sur l'incroyable histoire des Lykov.
- Publié le 01-01-2023 à 11h00
- Mis à jour le 01-01-2023 à 11h53

Été 1978. À travers les vitres de l'hélicoptère, une équipe de géologues soviétiques poursuit sa quête de gisements de pétrole en scrutant le paysage. Tout semble figé. Malgré le bruit des hélices, on peut deviner le silence qui s'échappe de cette nature morte. Les kilomètres de mélèzes et de cèdres contrastent avec les roches pour offrir un paysage hostile et désertique qui renferme le peu de vie qu'il semble y avoir. Complètement inexplorées, ces terres ont pour seules lois celles de la Nature. En été, des lynx et des ours affamés ; en hiver, le gel et des tas de neige infranchissables.
Hypnotisés par les millions de kilomètres carrés de néant, les géologues s'agitent soudainement lorsqu'ils aperçoivent une partie de terrain déboisée située en amont de la rivière Abakan. Intrigués par cette vision qui ne peut être que le résultat d'un travail humain, les hommes effectuent quelques allers-retours au-dessus de la zone. Alors que les autorités et les cartes attestent d'une région totalement inhabitée, le toit de ce qui semble être une cabane les conforte dans l'idée qu'il faut atterrir.

Les scientifiques entreprennent un voyage de reconnaissance à pied et constatent sur le chemin des traces d'activité humaine : bûches posées en travers d'un ruisseau, planches, pelures de pommes de terre. Finalement, une cabane sortie de l'imaginaire des contes de Grimm se dresse devant eux.
Effrayés par l'arrivée des individus, les habitants de la cabane s'empressent de se réfugier à l'intérieur. Une minuscule fenêtre leur permet de guetter les intrus qui se sont retirés de quelques mètres afin d'enlever tout soupçon d'hostilité.
La porte en bois s'ouvre lentement et laisse entendre un grincement. La silhouette d'un vieil homme apparaît. Des chaussures en écorce de bouleau, une longue barbe grise, des cheveux hirsutes, des vêtements rapiécés et un regard apeuré mais curieux. Debout devant l'entrée, le père Lykov observe attentivement l'équipe de géologues. C'est la première fois en 40 ans qu'il voit des individus autres que les membres de sa famille.
Invités à rentrer dans l'habitation, les scientifiques découvrent une sorte de terrier exigu et sombre. L'odeur de moisi est nauséabonde. Construite uniquement avec les matériaux fournis par la nature, la cabane semble parvenir d'une époque révolue depuis des siècles. Le silence induit par la stupéfaction est soudainement interrompu par les pleurs des deux filles Lykov. Natalia et Agafia sont terrifiées par la présence des étrangers qui décident de sortir à la suite de l'évanouissement de la plus jeune.

Les "Robinson" de la taïga sibérienne
Installés à quelques mètres de l'habitat, les géologues déploient leur déjeuner avant d'être rejoints par le père et les deux jeunes femmes dont la peur a désormais fait place à la curiosité. Refusant le pain et la confiture, le père explique qu'ils sont issus d'une secte orthodoxe fondamentaliste. En tant que vieux-croyants, ils n'ont le droit de consommer que ce qu'ils ont cultivé et produit. Au fil des visites, l'histoire de la famille est révélée aux géologues par le père qui semble être le seul à s'exprimer de façon plus ou moins intelligible. Un des hommes expliquera plus tard que la famille parlait un russe très distordu ; "lorsque les sœurs se parlaient, cela ressemblait à un roucoulement lent et flou".

Isolée depuis plus de quatre décennies, la famille a élu domicile en 1936 au beau milieu de la forêt sibérienne afin de fuir la politique anticléricale de Staline. Entreprenant un périple de plusieurs mois avec pour seuls bagages des livres Saints, des graines, et quelques casseroles pour tout ustensile, le père Karp, sa femme Akulina, le fils de 9 ans nommé Savin, et Natalia, la petite âgée de 2 ans, finissent par s'installer à une centaine de kilomètres de la frontière mongole. Ils sont désormais à 1600 km de leur village d'origine et à des centaines de kilomètres de toute civilisation.
En 1940, la famille s'agrandit avec la naissance de Dmitry suivie de celle d'Agafia en 1944. Plongés dans un isolement extrême depuis leur naissance, les plus jeunes enfants Lykov n'ont jamais vu d'étranger. Loin d'être abrutis, ils se révèlent vifs d'esprit. Au fil des années, ils ont accumulé des connaissances sur le monde extérieur grâce aux récits de leurs parents. Ainsi, bien que cela leur semble très abstrait, ils ont entendu parler de ces endroits qu'on appelle "villes" où les gens se tassent dans des habitations aussi hautes que des montagnes. Ils ont également appris à lire et à écrire grâce aux livres de prières et à la Bible. Leur mère, Akulina, utilisait les écorces de bouleau et le jus du chèvrefeuille pour leur transmettre les Saintes Écritures ainsi que le slavon, l'ancêtre de la langue russe.

Loin des passions du monde, c'est au contact de la Création divine que les ermites vivent leur religion. La famille survit grâce à un petit jardin créé de toutes pièces à partir de la taïga. Lorsque les deux fils sont devenus plus âgés, ceux-ci se sont mis à chasser l'élan et le renne sauvage tandis que les rivières inexploitées leur offrent une pêche généreuse. En été, la forêt offre des "fruits divins" tels que la framboise, l'airelle rouge, la myrtille ou encore le cassis. Les plantes, "utiles dons de Dieu", leur servent de remèdes contre les différents maux. Les herbes séchées leur permettent également de doubler leurs vêtements fabriqués avec du tissu de chanvre cultivé à partir des graines.
Malgré une certaine abondance procurée par la forêt, la famille souffre d'une faim constante. Les casseroles ont rouillé et le bricolage fait à partir des écorces ne lui permet plus de faire chauffer les aliments. L'alimentation se réduit alors à de simples galettes de pommes de terre mélangées à du seigle moulu et des graines de chanvre. Mais en 1961, une vague de gel ravage les récoltes des ermites qui se voient contraints de manger les écorces pour survivre. La maman, Akulina, fait alors le choix de se laisser mourir de faim pour sauver ses enfants.
Les satellites, "ces étoiles qui ont commencé à traverser rapidement le ciel"
Les rencontres se succédant, les géologues cernent petit à petit les personnalités des Lykov. Alors que les deux filles semblent désormais accessibles et ouvertes au dialogue au même titre que Dmitry, le fils aîné Savin semble particulièrement autoritaire et inflexible en matière de religion. Très curieux de l'évolution du monde extérieur qu'il a laissé derrière lui, le vieux Karp ne cesse de poser des questions. Réticent à croire que l'homme a marché sur la lune, il se montre particulièrement enthousiaste face à l'emballage en cellophane. "C'est du verre, mais il se froisse !"
Complètement retirés du monde depuis des décennies, les Lykov n'ont aucune idée de l'année ni depuis combien de temps ils sont exilés. N'ayant jamais entendu parler de la Guerre froide ni de la Seconde Guerre mondiale, ce sont les innovations technologiques qui semblent le plus retenir leur attention et plus particulièrement les satellites. La famille les a remarqués dès les années 1950, lorsque "les étoiles ont commencé à traverser rapidement le ciel".
Développant une relation de confiance avec les scientifiques, la famille qui refusait toute modernité au nom de la religion a fini par accepter des ustensiles de cuisine, un stylo, du papier, une lampe électrique ainsi que du sel. Après la visite des géologues, la découverte de la famille de vieux-croyants a rapidement fait le tour des médias soviétiques notamment avec le travail du journaliste et écrivain Vassili Peskov qui a relaté leur histoire dans son ouvrage "Ermites dans la taïga" traduit dans de nombreuses langues. L'un des géologues, Yerofei Sedov, a quant à lui continué de fréquenter les Lykov pour les aider à planter et récolter les semences.
Agafia, la vedette de la famille
Cette belle histoire s'est finalement terminée sur une succession de décès. À l'automne 1981, trois des quatre enfants ont rejoint leur mère Akulina dans la tombe à quelques jours d'intervalle. Bien que les scientifiques et le journaliste Peskov aient été accusés d'avoir ramené aux Lykov des virus contre lesquels ils n'étaient pas immunisés, il semblerait que Savin et Natalia souffraient d'insuffisance rénale en raison de leurs carences alimentaires tandis que Dmitry serait décédé d'une pneumonie. Le 16 février 1988, c'est au tour de Karp de rejoindre les étoiles qu'il aimait tant observer.
Désormais octogénaire, la petite cadette Agafia vit toujours dans la taïga mais dans une habitation légèrement plus confortable que celle dans laquelle elle a grandi. En 1990, elle a entrepris sa seule et unique tentative de rejoindre la civilisation en devenant bonne sœur dans un monastère de vieux-croyants. Mais rapidement, elle a souhaité retourner vivre seule dans sa taïga. En 2011, des représentants de l'Église des vieux-croyants sont venus lui rendre visite pour la baptiser en conformité avec les rites.
Sujet de plusieurs articles et documentaires, l'ermite connaît aujourd'hui une certaine popularité et reçoit des cadeaux régulièrement. Au vu de son âge avancé, Agafia se montrerait de plus en plus réceptive face au soutien de l'extérieur. Selon des informations récoltées lors d'une visite en 2020, elle n'envisage pourtant pas de quitter son foyer et semblerait toujours aussi isolée de l'actualité. Elle n'était d'ailleurs pas au courant de l'existence d'une récente pandémie mondiale.
