Charles Michel, anatomie d'une chute
Vendredi soir, le Belge a annoncé, via Facebook, son retrait de la liste du MR pour les élections européennes. Une volte-face qui nuit davantage à sa crédibilité.

- Publié le 30-01-2024 à 20h34

C'est à croire qu'en essayant de freiner sa descente aux enfers, Charles Michel a laissé glisser son pied sur la pédale d'accélération. Vendredi soir, dans une volte-face inattendue, le Belge a annoncé, via Facebook, son retrait de la liste du MR pour les élections européennes. Il a cédé face aux "réactions négatives" et aux "attaques blessantes" qu'a suscitées sa candidature, qui l'aurait obligé de quitter avant l'heure son poste de président du Conseil européen. Depuis, les critiques à l'égard du Belge n'en sont que plus sévères. Elles se lisent dans le silence de certains diplomates qui se contentent de lever les yeux au ciel quand on prononce le nom de Charles Michel. D'autres vident leur sac, avec une franchise inhabituelle pour les cénacles européens. Le cocktail est explosif : l'incompréhension face à ce rétropédalage se mêle à un agacement qui semble s'être accumulé depuis des mois à l'égard de ce "protégé" du président français Emmanuel Macron. Et le paradoxe est cruel : son comportement et ses pirouettes risquent d'éclipser tout son bilan, pourtant moins contesté, d'architecte du compromis européen au fil des crises.
Une fois sa décision communiquée à la presse, là encore de manière chaotique, les réactions ne se sont pas fait attendre. En coulisses, "personne n'y croyait et tout le monde riait", résume une source européenne. Dans des messages privés que s'échangent des fonctionnaires, on ironise sur le "talent" de Charles Michel pour continuer à faire la Une. "Un nouveau demi-tour qui sème la confusion", s'indigne publiquement Marie-Agnes Strack-Zimmermann, tête de liste des libéraux allemands du FDP pour les européennes, issue donc de la même famille politique que M. Michel. "Son rôle n'est pas de se mettre en avant, mais de représenter les États membres et de les coordonner. Il ne fait rien de tout cela", poursuit-elle.
L'unité des Vingt-sept préservée
Or, la critique est en partie injuste, si on regarde les décisions adoptées à l'unanimité par les chefs d'État et de gouvernement, depuis que Charles Michel a été chargé de piloter leurs discussions, en 2019. Pour en citer quelques-unes : un accord pour atteindre la neutralité climatique d'ici 2050 ; un accord sur le budget européen 2021-2027 et un autre sur un plan de relance de 750 milliards d'euros pour raviver l'économie européenne après la crise du Covid ; des sanctions à la pelle contre la Russie et des gages de soutien inédits pour l'Ukraine ; et même une position a minima pour appeler à des "pauses humanitaires" dans la guerre entre Israël et le Hamas… Sur ce sujet, l'un des plus clivants au niveau de l'UE, Charles Michel l'a d'ailleurs joué plus finement que la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Le premier a rapidement appelé au respect du droit international, y compris par Israël, quand la seconde tergiversait, nuisant à l'image de l'Union européenne de grande défenseure des droits de l'homme.
Il serait exagéré de faire de Charles Michel le grand auteur de ces accords. La Commission a la force de proposition. Les Etats membres, surtout la France et l'Allemagne, ont le poids politique – sous leur impulsion, le plan de relance se serait fait "avec ou sans Charles Michel", diront les mauvaises langues. Mais il serait tout aussi faux de dire qu'il n'a joué aucun rôle dans ces négociations. Encore faut-il savoir dans quelle mesure et avec quelle (mal)adresse… Le Belge s'est vu reprocher son organisation chaotique et brouillonne des sommets européens, comme l'a souligné le site Politico dans un long article au vitriol, publié en mars 2023.
Un besoin d'exister
Le grand drame de Charles Michel aura surtout été de vouloir exister dans un rôle qui lui imposait de s'effacer, pour bâtir en coulisses le consensus. Cette obsession l'a poussé à se fabriquer de toutes pièces un costume géopolitique, se rêvant en bâtisseur de dialogues avec la Chine ou de la paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan (qui sont aujourd'hui au bord du précipice de la guerre…). "Les chefs n'ont pas demandé à avoir un autre ministre des Affaires étrangères", rappelle une source européenne. Le 9 avril 2023, Le Monde publiait ainsi une enquête sur les voyages coûteux et polluants du Belge. Un nouveau coup dur de la part des médias. Or le président du Conseil européen supporte mal la critique et tout journaliste qui se montre trop sévère a droit à des remontrances, voire est frappé d'ostracisme.
Son mandat est particulièrement terni par sa guerre d'ego avec la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. "Le fait qu'il y ait chaque semaine un incident avec l'autre côté du rond-point Schuman a beaucoup énervé les chefs. Ursula von der Leyen a sa part de responsabilité, mais elle est très respectée. Lui ne jouit pas du même respect", constate un diplomate. "C'est sans doute la plus grande ombre sur son tableau", enchérit un autre.
"Il a un problème d'image, il agace sur plein de choses", poursuit cette même source, citant aussi son mauvais accent en anglais. "Ce qui me fascine c'est d'entendre à quel point il a été doué pour s'imposer et créer une position de pouvoir au sein du MR. Et de voir à quel point il a été incapable de faire la même chose au niveau européen", s'étonne un diplomate. C'est dans ce contexte qu'il faut lire les réactions à sa première décision de se présenter aux élections européennes. On aurait pu y voir une volonté sincère de continuer à s'engager au nom du projet européen. Mais dans le cas de Charles Michel, beaucoup n'y voient que de la vanité, le désespoir de rester sous le feu des projecteurs et rebondir vers un éventuel autre poste. A n'importe quel prix. Même si cela signifie assumer le risque (limité) que le Premier ministre hongrois Viktor Orban, dont le pays assume la présidence du Conseil de l'UE à partir du 1er juillet, s'installe temporairement à sa place, le temps que les Vingt-sept lui trouvent un successeur.
La surprise de trop
Les critiques sont sévères, mais finissent par se tarir. "La poussière était à peine retombée après cette première annonce, qu'il est allé la remuer à nouveau", constate, interdite, une des sources interrogées. Pourquoi Charles Michel a-t-il décidé, à la surprise de tous, d'abandonner la course au siège européen ? Dans sa lettre, le Belge évoque sa volonté de "ne pas porter atteinte à notre projet européen", son besoin de réfléchir aussi à l'impact "de son engagement électoral […], non seulement pour moi mais aussi pour mes proches". Son équipe assure toutefois qu'il a toujours bénéficié du soutien des leaders des Vingt-sept, y compris pour sa candidature aux élections. Sous-entendu : la critique viendrait surtout des journalistes et des fonctionnaires de la bulle bruxelloise. "Les chefs sont agacés", assure un fin observateur de l'UE. Mais bon, à la fin, ils l'ont quand même nommé". En 2019, avant de le reconduire en 2022, pour deux ans et demi. Aujourd'hui, "aucun leader ne va prendre la parole pour lui dire 'Charles, ça ne va pas'. Le Conseil européen c'est un club, ce n'est pas dans la tradition. Mais ils n'en pensent pas moins", recadre un insider, qui dit n'avoir compris ni la première ni la deuxième décision de Charles Michel… À moins que le Belge ait trouvé mieux à faire pour continuer sa carrière ? Certains le suspectent d'avoir obtenu un poste plus important que celui de député européen. L'avenir le dira.
Mais en attendant ? Ce double rebondissement nuit profondément à la crédibilité de Charles Michel comme président du Conseil européen. "Quand on dit qu'on y va, il faut y aller. Là, ça laisse une impression de désordre", estime un haut fonctionnaire européen. Lors du sommet extraordinaire de ce 1er février, le Belge rencontrera les chefs d'État et de gouvernement pour la première fois depuis ses annonces tonitruantes. En soi, cette saga "n'aura pas beaucoup d'impact sur le Conseil européen, au sein duquel il n'avait déjà pas beaucoup d'autorité", anticipe une source. Selon une autre, désormais "tout ce qu'on attend de lui, c'est qu'il reste sagement à sa place et se contente juste de s'assurer que les discussions se déroulent bien. Sinon, les leaders vont le mettre de côté eux-mêmes. Il n'a plus aucun poids au sein de ce groupe." Pour celui qui est apparu comme un homme pressé, ces six prochains mois risquent de sembler bien longs...
