Le 6 mai 1994, le tunnel sous la Manche a rompu le splendide isolement du Royaume-Uni, en le reliant au continent
Trente ans après l'inauguration du tunnel sous la Manche, le Royaume-Uni s'est rapproché de l'Europe, et sa capitale Londres est même devenue un peu européenne. Et ce malgré le Brexit.

- Publié le 06-05-2024 à 10h47

Le 6 mai 1994, la reine Elizabeth II, rayonnante dans sa tenue fuchsia, et le président français François Mitterrand inauguraient le tunnel sous la Manche, à Calais, dans le nord de la France. Un projet d'infrastructure à nul autre pareil, dont le coût avait doublé entre sa conception et sa finition, à l'équivalent de 15 milliards d'euros. Ce nouveau lien terrestre a rapproché le Royaume-Uni de ses voisins continentaux et, créant une promiscuité historique avec ses voisins. Le nombre de Belges installés de l'autre côté la mer du Nord a doublé, celui des Français outre-Manche a plus que triplé (respectivement à 26 000 et 149 000 selon le recensement de 2021). De quoi faire évoluer les habitudes des Britanniques, et les rendre moins insulaires.
"Il est évident que le tunnel a aidé à créer une société plus ouverte et plus cosmopolite", explique la sociologue Eve Darian-Smith, auteur du livre Le Tunnel sous la Manche et l'identité anglaise dans la nouvelle Europe, publié en 1999. "L'attitude des Anglais vis-à-vis de leurs voisins, et notamment des Français, a changé pour le mieux. C'est particulièrement vrai à Londres et dans le Kent, la région la plus proche des côtes françaises, où les habitants montrent une plus grande appréciation de la nourriture, du vin, de la musique, de la langue, l'histoire et des traditions françaises."

Cette évolution s'est concrétisée de manière très visible à Londres par l'ouverture de commerces et de restaurants aux saveurs étrangères. "On pouvait manger dans des salons de thé, des Fish and chips, de mauvais restos indiens et pakistanais et des fast-foods britanniques, mais il existait peu de vrais restaurants et surtout pas d'étrangers, en dehors de quelques français inabordables" , se souvient George lewis, un pur Londonien de 67 ans. Pour Serge Enderlin, un quinquagénaire qui a vécu à Londres dans les années 90, "cela a surtout confirmé Londres comme la capitale européenne, le New York européen, branché et riche, loin devant Paris, Berlin ou Rome. Mais cette évolution semble s'être circonscrite à cette ville, le reste du pays s'est peut-être encore plus britannisé".
Un rapprochement économique évident
L'ouverture à l'Europe par le tunnel a également questionné l'identité des Britanniques. Leurs îles désormais accessibles par voie terrestre, ils considèrent ne plus vivre dans une citadelle imprenable. "Bien avant le référendum, de nombreux Anglais exprimaient leur inquiétude quant à la soi-disant colonisation de leur île par cette entité transnationale qu'était devenue l'Union européenne et à l'imposition de la législation européenne qui diluerait leur héritage historique", témoigne Eve Darian-Smith. A se demander si le tunnel n'a pas joué un rôle dans le sentiment pro-Brexit des Britanniques et dans le résultat du référendum de 2016.
Au-delà de ces notions culturelles, le tunnel a permis un rapprochement économique fort du Royaume-Uni et de l'Europe continentale. C'était d'ailleurs l'objectif principal de la Première ministre britannique Margaret Thatcher, à l'origine du projet avec François Mitterrand, et grande promotrice du marché unique européen, fondé le 1er janvier 1993. Le tunnel est en effet arrivé à point nommé pour devenir l'outil d'intégration britannique au système industriel européen.
"Le flux principal dans le tunnel demeure entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne, avec notamment l'achat de pièces détachées auprès des équipementiers allemands pour les usines automobiles britanniques, qui fonctionnent en 'juste à temps', c'est-à-dire avec peu de stocks", indique Yann Leriche, le directeur-général de Getlink, la maison-mère d'Eurotunnel. "Les fruits et légumes venus d'Espagne et du Portugal et les fleurs produits aux Pays-Bas profitent aussi de la vitesse apportée par le tunnel par rapport aux bateaux ou aux ferries, qui permet à ces produits de ne pas perdre de leur valeur."
Alors qu'en 1990 le commerce de biens entre le Royaume-Uni et la Communauté économique européenne s'élevait à 343 milliards (en euros contants), le commerce avec les vingt-sept a atteint 503 milliards d'euros en 2023, soit une hausse de 50%."