À Magdebourg, la sidération, les larmes et la colère
Un flot continu d'habitants en deuil est venu se recueillir tout le week-end non loin du marché de Noël où au moins cinq personnes ont perdu la vie vendredi soir dans un attentat à la voiture-bélier. Après le choc vient le questionnement.Allemagne
- Publié le 22-12-2024 à 18h44

La montagne de fleurs, de bougies et de peluches déposées depuis samedi matin sur le parvis de l'église protestante Saint-Jean de Magdebourg ne cesse de grandir. C'est en face de cet édifice religieux, devant l'hôtel de ville, que le pire est en effet arrivé vendredi 20 décembre à 19 heures, lorsqu'un SUV a foncé dans les allées du marché de Noël, et tout écrasé sur son passage. Une catastrophe qui, selon un bilan provisoire, a fait au moins cinq morts : quatre femmes, âgées de 45 à 75 ans, et un garçon de 9 ans. Un bilan qui pourrait encore s'alourdir, selon les autorités, qui ont recensé plus de 200 blessés dont une quarantaine dans un état très grave.
Devant l'église Saint-Jean, le choc était profond samedi soir. "Nous avions prévu de nous retrouver à 19 heures, vendredi soir, sur ce marché de Noël, mais nous avons eu du retard dans les transports. Nous sommes arrivés à 20 heures, une heure après l'attentat et avons vu les blessés, étendus par terre. C'est terrible", nous explique Jona, la trentaine, de passage à Magdebourg avec deux amis.
Un peu plus loin, enveloppée dans un large manteau, Liane n'en revient toujours pas. "Jamais je n'aurais pensé que cela arriverait à Magdebourg. J'avais des amis présents hier au marché de Noël, heureusement ils n'ont rien eu mais ils sont choqués, et moi aussi", raconte cette habitante, qui explique ne pas avoir dormi de la nuit. "Ce Noël va être très différent de ce que nous espérions. Nos pensées iront aux victimes et à leurs familles."
Incompréhension et interrogations
Même choc pour Marlen, profondément émue en déposant un bouquet. "Je suis passée des dizaines de fois devant ce marché de Noël et n'ai jamais eu l'idée qu'un attentat pourrait y avoir lieu. Jusqu'à ce vendredi justement. J'ai vu les voies de secours non protégées et me suis demandée si cela était bien conforme aux règles de sécurité."
Au-delà du choc et de l'incompréhension percent en effet de multiples interrogations parmi les passants venus se recueillir et de plus en plus nombreux au cour de la journée. "On ne peut pas assurer la sécurité à 100 %, mais pourquoi ce fou a-t-il pu entrer avec sa voiture sur les lieux et écraser autant de monde ?" se demande Ralf Ewige. "Et si l'info devait être confirmée, comment se fait-il que les services de police ont reçu des avertissements sur cet homme et n'ont rien fait ?" ajoute-t-il.
Les autorités averties du danger ?
Selon certains médias, tels que Der Spiegel, les services de sécurité auraient en effet été avertis à trois reprises par l'Arabie saoudite quant à la dangerosité de l'assaillant. Arrivé en 2006 en Allemagne dans le cadre de ses études, ce médecin saoudien de 50 ans a obtenu l'asile politique dix ans plus tard, du fait de son athéisme. Engagé auprès de femmes saoudiennes voulant fuir leur pays, il se serait par la suite retourné contre l'Allemagne qu'il accusait de "vouloir islamiser l'Europe" et de ne pas assez protéger les demandeurs d'asile saoudiens. Sur les médias sociaux il aurait même appelé à voter pour le parti d'extrême droite, Alternative pour l'Allemagne, l'AfD. "Qui d'autre lutte contre l'islam en Allemagne ?" a-t-il twitté récemment sur X.
Vingt-quatre heures après l'attentat, ces questions ne trouvaient toujours pas de réponses claires. Lors d'une conférence de presse, à l'hôtel de ville de Magdebourg, l'un des élus de la ville, Ronni Krug, a assuré que le dispositif de sécurité du marché de Noël avait été renforcé en novembre et que la présence des issues de secours, non protégées par des bornes, était une règle, approuvée par l'ensemble des services de la ville et de la police. Quant à la question de possibles avertissements de la part de l'Arabie saoudite, le procureur général de Magdebourg, Horst Nopens affirme ne pas en avoir connaissance. Il assure en revanche que l'assaillant aurait agi, entre autres, du fait de "son insatisfaction envers la politique d'asile de l'Allemagne concernant les ressortissants saoudiens". À ces interrogations sur les responsabilités de cet attentat s'ajoute une colère sourde de la part des habitants venus se recueillir devant l'église Saint-Jean.
À l'arrivée du chancelier social-démocrate, Olaf Scholz, du ministre-Président de Saxe-Anhalt, Reiner Haselof, et du chef des chrétiens-démocrates Friedrich Merz, personne n'a pris directement ces élus à partie mais certains n'ont pas caché, en aparté, leur insatisfaction. "Non, Scholz ne devrait pas être là", lancent, laconiques, un papa et sa fille, les yeux humides. Plus loin, un quinquagénaire tempête. "Les voilà tous en campagne électorale ! Honteux !" juge-t-il, en référence aux élections législatives anticipées du 23 février prochain. Une bougie à la main, une jeune femme demande, elle, "plus de contrôles aux frontières pour lutter contre l'immigration illégale".
Du pain bénit pour l'AfD
Devant la presse, quelques minutes plus tard, le chancelier se voulait sobre et rassembleur. "Il est important de faire toute la lumière sur les motivations de l'assaillant, pour pouvoir réagir", a-t-il lancé, le visage fermé. "Nous devons surtout rester solidaires et ne pas laisser la place à ceux qui veulent semer la haine", a-t-il ajouté, dans un appel à la concorde nationale.
Une réponse indirecte à ceux qui dès vendredi soir appelaient, dans les rangs de l'extrême droite, à agir avec une "main de fer contre les migrants violents, pour la plupart illégaux".
Le parti Alternative pour l'Allemagne (AfD) pourrait en effet se voir pousser des ailes avec cet attentat, alors que l'Allemagne s'apprête à aller aux urnes pour renouveler sa chambre basse, le Bundestag. Créditée de 19 % des intentions de vote au niveau national, l'AfD se place deuxième derrière la droite classique.
"Il est évident que l'AfD va utiliser cet attentat pour mettre tous les réfugiés dans le même sac. J'espère que les autres partis politiques choisiront la modération", commente Peter Gerlinski, un habitant venu se recueillir. À ses côtés, Jona et ses deux amis n'y voient eux aucun problème. "L'AfD va sortir renforcée, mais la faute à qui ? Les autres partis lui ont laissé un boulevard en ne faisant rien contre l'immigration", lance le premier nommé. Le fait que l'assaillant présumé soit un supporter de l'extrême droite et soit très critique envers l'islam ne semble pas convaincre ce jeune homme. Dans la foule, devant l'église Saint-Jean, certains ne croyaient pas non plus que l'assaillant ait agi seul. Et cela même si le procureur, ce samedi, affirmait le contraire.
Engagé auprès de femmes saoudiennes voulant fuir leur pays, ce médecin se serait par la suite retourné contre l'Allemagne qu'il accusait de "vouloir islamiser l'Europe" et de ne pas assez protéger les demandeurs d'asile saoudiens. Sur les médias sociaux il aurait même appelé à voter pour le parti d'extrême droite AfD.