"Cette déclaration de Trump sur le Groenland est bien sûr inquiétante. Mais il est nécessaire que nous gardions notre calme"
"Le Groenland n'est pas à vendre", a rappelé son Premier ministre indépendantiste, Múte B. Egede, au président élu Donald Trump."Mais nous sommes disposés à coopérer avec nos voisins d'Amérique du Nord."
- Publié le 09-01-2025 à 16h07
- Mis à jour le 09-01-2025 à 16h22

Mardi 7 janvier : l'aéroport de Nuuk, la capitale du Groenland, est en effervescence. Un Boeing 757-200, frappé du sigle Trump Force One, vient de se poser. À son bord, Donald Trump Jr, accompagné de quelques amis, venus faire du "tourisme" pendant 4 h 30 sur l'île la plus grande du monde. Seuls des curieux et des supporteurs groenlandais du Président élu attendaient son fils pour lui souhaiter la bienvenue. Aucune personnalité officielle ne s'était déplacée pour l'accueillir, pour ne pas cautionner les appels pressants de Donald Trump à prendre le contrôle de ce territoire autonome danois de l'Arctique considéré comme "une nécessité absolue pour la sécurité des États-Unis".
Le futur locataire de la Maison-Blanche avait annoncé sur son réseau Truth Social la visite de son fils au "Groenland, un endroit incroyable", promettant que "ses habitants, s'ils deviennent, et quand ils deviendront une partie de notre nation, en tireront un énorme bénéfice". "Nous allons protéger et chérir" les Groenlandais d'"un monde extérieur très vicieux", une référence aux visées chinoises et russes sur cette île riche en ressources naturelles, qui occupe une position-clé dans l'Arctique. "Rendons au Groenland sa grandeur." Un message destiné à séduire ses 57.000 habitants et les convaincre de couper les attaches qui les lient depuis plus de trois siècles au royaume du Danemark.
Malo Reimer, un Inuit présent à l'aéroport, confie au journal local Sermitsiaq qu'il "n'est ni pour ni contre Trump", mais serait "tenté par l'idée de changer de camp". " Le Danemark nous a mal traités jusqu'à présent, alors si les Américains veulent coopérer avec nous correctement et sur un pied d'égalité, cela peut être une option", dit-il. "Mais nous ne devrions pas dire 'oui' à n'importe quoi", ajoute-t-il, car "nous voyons comment nos proches d'Alaska sont traités, leur langue et leur culture inuites ont en grande partie disparu, et nous ne voulons pas connaître le même sort".
"Nous ne sommes pas traités sur un pied d'égalité dans le royaume du Danemark […] Et ma patience est à bout."
Résumant le mécontentement du gouvernement, du Parlement et d'une majorité de la population à l'égard de Copenhague, Malo est indigné par le comportement des dirigeants danois, qui ont notamment imposé une stérilisation forcée à des milliers de jeunes filles, dans les années 60 et 70, pour freiner l'accroissement de la population. Un grand scandale, qualifié de "génocide" par le Premier ministre indépendantiste du parti d'extrême gauche inuit Ataqatigiit (IA), Múte B. Egede, dans le débat télévisé Deadline, diffusé le 12 décembre dernier sur la chaîne nationale Danmarks Radio.
Cette affaire n'est pas la seule qui témoigne des relations tendues entre les Inuits et la métropole. "Nous ne sommes pas traités sur un pied d'égalité dans le royaume du Danemark […] Et ma patience est à bout", martèle M. Egede. Une lassitude qui ravive le débat sur l'indépendance de l'île.
Le Groenland aux Groenlandais
Dans son discours du Nouvel An, le chef du gouvernement a rallumé les braises de l'autonomie. "Il est temps pour nous d'aller de l'avant et de façonner notre avenir, notamment en ce qui concerne les pays avec lesquels nous devons coopérer étroitement […] parce que notre coopération avec d'autres nations ne peut pas continuer uniquement via le Danemark."
"Le Groenland n'est pas à vendre", a-t-il répondu à Donald Trump qui avait émis l'idée, en décembre dernier, d'acquérir cette île stratégique. "Mais nous sommes disposés à coopérer avec nos voisins d'Amérique du Nord." La rhétorique du Président américain élu, n'excluant pas de recourir à la force pour s'emparer du Groenland, n'a pas refroidi les autorités de Nuuk. "Cette déclaration est bien sûr inquiétante. Mais il est nécessaire que nous gardions notre calme et que nous n'agissions pas avec précipitation", a déclaré le chef du gouvernement à la radio groenlandaise KNR.
Face au flirt insistant de Donald Trump, le gouvernement de Nuuk a réitéré, par la voie de sa ministre des Affaires extérieures, Vivian Motzfeldt, que "le Groenland appartient aux Groenlandais, et son développement et son avenir sont déterminés uniquement par son peuple". Mais "nous sommes ouverts à une coopération accrue et constructive avec nos voisins les plus proches sur la voie vers un Groenland indépendant".
Ainsi, les dirigeants inuits "espèrent pouvoir discuter avec les États-Unis des possibilités de coopération commerciale, du développement du secteur des ressources naturelles du Groenland, notamment des minéraux critiques, comme les terres rares". "Les États-Unis sont considérés comme l'un des partenaires et alliés les plus importants", indique Mme Motzfeldt. Et "nous sommes conscients que le Groenland joue un rôle crucial dans les intérêts de sécurité nationale des États-Unis".
Le réalisme danois
À Copenhague, face aux annonces répétées, voire agressives de Donald Trump, la Première ministre danoise Mette Frederiksen a affirmé clairement que "le Groenland est l'affaire des Groenlandais et toute discussion sur son avenir commence et se termine à Nuuk". "Nous sommes entrés dans une nouvelle ère", a-t-elle déclaré sur les ondes de DR, "sentant chez de nombreux Groenlandais un désir très fort d'avancer vers l'indépendance". " C'est une voie légitime pour laquelle j'ai un grand respect", a-t-elle ajouté, laissant entrevoir un départ de son ancienne colonie qui jouit d'un statut d'autonomie élargie depuis 2009.
À Nuuk, Pele Broberg, le président du parti le plus pro-indépendantiste, Nalerak, se félicite de quitter un jour le giron danois. "Enthousiaste" à l'idée d'être "indépendant sous le parapluie protecteur américain", cet ancien ministre des Affaires étrangères rappelle, à La Libre, que "les États-Unis contrôlent déjà le Groenland depuis le 9 mai 1941", date d'un accord de défense signé par l'ambassadeur danois à Washington, Henrik Kauffmann, avec les États-Unis, permettant d'ouvrir plusieurs bases dans l'île sans demander l'avis du gouvernement de collaboration de Copenhague avec le régime d'occupation nazi.
"Les Américains font ce qu'ils veulent. Et ce sont eux, en réalité, qui assurent la défense du Groenland, notamment depuis l'accord de 1951 fermant toutes les bases US à l'exception de celle de Thulé (dénommée Pituffik Space Base depuis 2019), maillon essentiel du bouclier antimissile américain, et non le Danemark." Alors, "être sous la bannière étoilée. Pourquoi pas tant qu'il ne s'agit pas d'une annexion", dit-il, plaidant pour "un traité de libre association avec les États-Unis".
Ce traité international entre les États-Unis et la Micronésie, les Îles Marshall et Palaos stipule que les Américains sont les garants de la défense de ces pays qui accordent aux forces militaires américaines un accès exclusif à leurs territoires, en échange d'aides. Favorable à pareille solution, Pele Broberg pense que "le Groenland disposera d'une véritable alternative à la subvention annuelle danoise" de 4,1 milliards de couronnes en 2023, représentant la moitié de son budget. En effet, "Donald Trump s'est déclaré prêt en 2019 (lors de sa première offre d'achat du Groenland, NdlR) à soutenir d'autant notre économie", note-t-il, tout en concédant que "cette manne sert à défendre les intérêts géostratégiques américains".