Après la confusion de l'ère Scholz, l'Union européenne espère pouvoir à nouveau s'appuyer sur l'Allemagne
L'Europe a pâti de la faiblesse de la politique européenne de la coalition sortante. Elle espère de Berlin davantage de stabilité et un rôle d'impulsion. Le contexte géopolitique l'exige, mais le paysage politique allemand reste complexe.
- Publié le 21-02-2025 à 07h07
- Mis à jour le 21-02-2025 à 11h02

Les atermoiements, réserves et reculades de l'Allemagne ont laissé plus d'une fois ses partenaires européens perplexes, ces trois dernières années. Avec ses 83,44 millions d'habitants, l'Allemagne est l'État membre le plus peuplé de l'Union européenne (UE) et se situe en son cœur géographique. Même dans le creux de la vague, son économie reste la plus importante des Vingt-sept – en 2023, elle a produit, à elle seule, près d'un quart des richesses de l'Union. Sur le plan politique, pourtant, elle rechigne à assumer son rôle de locomotive. Cela a été particulièrement vrai avec la coalition rouge-verte-libérale sortante, dirigée par le chancelier social-démocrate Olaf Scholz, dont l'action européenne a été marquée par l'hésitation, la réticence et la confusion.
"On ne peut pas dire que l'Allemagne ait joué un rôle moteur en Europe ces dernières années", euphémise un diplomate européen. La politologue Sophie Pornschlegel, directrice adjointe du centre Europe Jacques Delors qualifie même de "catastrophique" le bilan européen du gouvernement démissionnaire. Berlin "n'a pas du tout joué son rôle. On souhaiterait autre chose de l'Allemagne", acquiesce Hans Stark, professeur de civilisation allemande contemporaine à Sorbonne Universités et conseiller de l'Institut français de relations internationales (Ifri). M. Stark pointe cependant que l'Allemagne "n'a pas toujours non plus, dans le passé même sous Merkel, assuré un leadership, qui agrège les positions des uns des autres et se place un peu au-dessus de ses propres intérêts. Elle a beaucoup joué solo".
L'échec de la coalition Scholz
De l'avis général, Olaf Scholz porte une lourde responsabilité dans l'affaiblissement politique de l'Allemagne dans l'UE. Le social-démocrate a semblé flotter dans le manteau que lui avait laissé la chrétienne-démocrate Angela Merkel, chancelière de 2005 à 2021, très influente sur la scène européenne. "Il y a eu de la part de Scholz un manque de compréhension des processus européens, mais aussi de l'importance de l'Allemagne dans l'Europe", regrette Sophie Pornschlegel. " "Il a occupé la fonction de chancelier comme s'il était toujours le maire de Hambourg", cingle une autre source européenne. De plus, ses mauvaises relations avec le président français Emmanuel Macron ont empêché Berlin et Paris de donner des impulsions communes.
Il y a eu de la part de Scholz un manque de compréhension des processus européens, mais aussi de l'importance de l'Allemagne dans l'Europe"
"Scholz n'a jamais investi son capital politique au niveau européen, il ne prenait pas d'initiative. D'autant qu'il était trop occupé à gérer les problèmes de politiques intérieures qu'il avait avec sa coalition très compliquée", rembobine Janis Emmanouilidis du European policy centre (EPC). La politique allemande a été d'autant plus confuse sur la scène européenne. Sur l'économie, les questions budgétaires, le pacte vert, l'appui militaire à l'Ukraine, les disputes ont été incessantes entre les trois partis. Les libéraux du FDP, en particulier, se sont montrés peu constructifs sur les questions européennes. C'était un problème que le chancelier a négligé de résoudre. " Les positions allemandes en Europe sont devenues encore plus inaudibles qu'auparavant", complète Hans Stark. "Lorsque les partis politiques allemands sont en désaccord entre eux sur les questions européennes, ils s'abstiennent très souvent de voter au Conseil de l'UE. L'Allemagne ne prend pas position et du coup, il y a un manque de leadership". Plus grave encore, aux yeux de Sophie Pornschlegel : sur l'insistance des libéraux, le gouvernement allemand est revenu, par deux fois, sur des compromis politiques conclus entre le Parlement européen et la présidence du Conseil en vue de l'adoption de législations européennes. Berlin "a court-circuité le processus législatif européen et a externalisé des conflits politiques internes. Pour un pays comme l'Allemagne, ça ne se fait pas", gronde la politologue.
Tous les repères allemands bouleversés
À la décharge du gouvernement Scholz, il faut rappeler que trois mois après son entrée en fonction, il a été confronté au bouleversement majeur du 24 février 2022 qu'a été l'agression de l'Ukraine par la Russie. Le modèle économique allemand s'appuyait sur la fourniture d'énergies fossiles russes bon marché. Le retour de Donald Trump aux États-Unis a achevé de désarçonner l'atlantiste Allemagne. "Tout d'un coup, la Russie devient un adversaire, alors que l'Allemagne misait sur le Wandel durch Handel, "le changement par le commerce". Tout à coup les États-Unis ne sont plus nos partenaires", énumère Sophie Pornschlegel. "Les piliers idéologiques de la politique étrangère allemande qui s'est construite depuis 1945 sur le multilatéralisme et le pacifisme se sont effondrés. Ils sont perdus", pointe la directrice adjointe du centre Jacques Delors.
Se pose la question de savoir si l'Allemagne est capable de s'adapter rapidement aux changements globaux. Le 27 février 2022, Olaf Scholz avait prononcé un discours évoquant une Zeitenwende, un changement d'ère, qui réclame un investissement massif dans la défense, secteur, jusque-là délaissé. Berlin qui, peu avant la guerre, n'envisageait de livrer que des casques, mais pas d'armes, à l'Ukraine est devenu son premier soutien européen. Son aide financière, militaire, humanitaire… à Kiev qui s'élève aujourd'hui à 44 milliards d'euros. Le refus obstiné du chancelier de livrer au président ukrainien Zelensky des missiles Taurus à longue portée a toutefois alimenté le sentiment d'une Allemagne qui reste au milieu du gué.
La campagne électorale n'a donné que peu d'informations sur la vision des différents candidats sur l'Europe. "On parle de défense et de sécurité, mais sans parler de l'Union européenne. On parle de migration, sans forcément parler du pacte migratoire européen. La seule manière dont on parle de l'UE, c'est pour dire qu'elle est trop bureaucratique", déplore Mme Pornschlegel. L'Union, elle, attend beaucoup de Berlin. "L'Europe n'est pas forte sans une Allemagne forte", rappelait la présidente du Parlement européen Roberta Metsola, en novembre dernier.
L'Europe selon Merz
Sauf colossale surprise, le candidat de l'Union chrétienne-démocrate (CDU) et de la CSU bavaroise, Friedrich Merz sera le prochain chancelier. Celui-ci a tiré la barre de son parti vers la droite, mais a exclu de s'allier avec le parti d'extrême droite AfD. Il sera donc le timonier d'un nouveau gouvernement de coalition à deux (avec le SPD ou les Verts) ou trois partis (avec le SPD et les Verts). Discussions difficiles en vue pour former une coalition, et orages prévisibles puis au sein de celle-ci quand elle sera en place. La stabilité risque de ne pas être au rendez-vous.
Sur le plan personnel, toutefois, l'arrivée de Friedrich Merz à la chancellerie "risque d'être un gros changement. Il a l'air d'être beaucoup plus dynamique et rentre-dedans, ce qui correspond bien au contexte politique actuel", avance Sophie Pornschlegel. "De sa capacité à s'entendre avec [la présidente de la Commission européenne] Ursula von der Leyen (membre de la CDU, mais avec laquelle il entretient des relations contrastées, NdlR) et Macron dépendra l'influence allemande", prédit-elle.
Merz va tout faire pour relancer la coopération avec Paris, mais il y a un vrai désaccord sur l'accord UE-Mercosur et sur l'industrie de la défense européenne
Hans Stark précise que le chrétien-démocrate "va tout faire pour faire relancer la coopération avec Paris." Des nuages pourraient néanmoins obstruer l'horizon franco-allemand. "Il y a un vrai désaccord sur le partenariat commercial entre l'UE et Mercosur", que l'Allemagne défend bec et ongles et auquel la France est farouchement opposée. M Stark prévoit que sur la défense européenne, il pourrait y avoir de la friture sur la ligne. "Les Allemands ont compris qu'il faut lancer l'industrie de défense européenne et que c'est d'ailleurs dans l'intérêt de leur économie. Mais ils vont malgré tout continuer à acheter hors d'Europe pour combler les manques actuels. Or, Macron est sur une ligne très dure en disant que si l'on fait des emprunts à l'échelle européenne, c'est uniquement pour de l'armement produit en Europe", ajoute M. Stark.
Les cordons de la bourse
Le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne insiste sur la nécessité d'augmenter considérablement les dépenses publiques d'investissements, au niveau national européen. L'Allemagne, pays très attaché à la rigueur budgétaire, a inscrit un frein à l'endettement dans la Constitution. Les circonstances l'amèneront-elles à la desserrer ? "Il y a une nécessité au niveau de la menace. Il faut augmenter le budget de la Défense de 2 % à 3,5 %. La différence est absolument colossale", fait observer Hans Stark. "Il y a une fenêtre d'opportunité pour avoir un changement sur le frein de la dette, pour investir plus dans la défense et la compétitivité", glisse Sophie Pornschlegel. Hans Stark rappelle que pour lâcher le frein à la dette, il faudrait une majorité des deux tiers au Bundestag, difficile, sinon impossible à obtenir.
L'idée de lancer de nouveaux emprunts européens flotte dans l'air. En 2020, Angela Merkel avait approuvé, contre toute attente, le principe pour le plan de relance post-Covid. Les Allemands seront-ils disposés à en faire de même pour financer la défense européenne. "Merz reste un conservateur et ceux-ci, traditionnellement, n'aiment pas énormément les histoires de mise en commun de la dette européenne", souligne Sophie Pornschlegel. "Le choc provoqué par les discours hostiles à l'Europe de la nouvelle administration américaine et par le rapprochement du président Trump avec la Russie est tel que je pense que les Allemands vont être très souples sur cette question-là", avance Hans Stark.
