Dissuasion nucléaire : quelles pistes concrètes s'offrent à l'Europe ?
En se montrant ouvert à utiliser les forces nucléaires françaises pour protéger l'Europe, Emmanuel Macron a ouvert une brèche dans le débat sur la défense européenne.

- Publié le 06-03-2025 à 17h35
- Mis à jour le 07-03-2025 à 08h50

S'il voulait placer son pays au premier plan de la réflexion sur la défense européenne, le président français a peut-être réussi. Dans une allocution télévisée mercredi soir, Emmanuel Macron a déclaré solennellement qu'il faudra "des réformes, du choix, du courage" dans la "nouvelle ère" qu'esquisse le rapprochement entre les États-Unis et la Russie, potentiellement aux dépens de l'Europe et de l'Ukraine (qui est coupée de toute aide américaine depuis mercredi). En dénonçant une "menace russe" qui "ne semble pas connaître de frontières", le dirigeant veut "croire que les États-Unis resteront à nos côtés. Mais il nous faut être prêts si tel n'était pas le cas."
Alors que se tient un sommet extraordinaire à Bruxelles ce jeudi – dont l'objectif est notamment de muscler la défense européenne et d'assurer le renforcement du soutien à l'Ukraine – l'occupant de l'Elysée s'est réjoui de voir l'Union européenne prendre des décisions que "la France proposait depuis plusieurs années". Mais surtout, il s'est montré ouvert à "ouvrir le débat stratégique sur la protection par notre dissuasion de nos alliés du continent européen".
C'est le moment d'un réveil difficile pour la plupart des capitales européennes
Des propos forts, qui sont "vraiment millimétrés", a assuré Sébastien Lecornu, son ministre des Armées, sur France Inter jeudi matin. "C'est le moment d'un réveil difficile pour la plupart des capitales européennes", qui doivent apprendre "en seulement quelques semaines ce que nous avons fait en plusieurs décennies". Pour lui, "il est évident qu'après les États-Unis, l'armée la plus crédible dans l'Otan, en tout cas dans l'espace européen, c'est la France". Le ministre français a affirmé que "la dissuasion du nucléaire reste française, il n'y a pas de partage. En revanche, est-ce que [nos] intérêts vitaux sont enfermés dans [nos] frontières ? On sait que non." Autrement dit : si un pays comme l'Allemagne est menacé de destruction nucléaire, ce serait perçu comme une menace pour et par la France également.
La dissuasion du nucléaire reste française, il n'y a pas de partage. En revanche, est-ce que nos intérêts vitaux sont enfermés dans nos frontières ? On sait que non
Réflexion européenne
Sergueï Lavrov, le chef russe de la diplomatie, n'a pas tardé à riposter aux propos d'Emmanuel Macron, en estimant qu'ils représentent "une menace contre la Russie" et en l'accusant de vouloir "que la guerre continue". Il a qualifié "d'absurdes" et "délirantes" les accusations selon laquelle la Russie aurait l'intention d'attaquer l'Europe.
Quand la France pense européen, c'est quelque chose qu'il faut saluer
Les chefs d'État ont également réagi à la proposition française ce jeudi. "C'est une piste intéressante, a assuré Luc Frieden, le Premier ministre luxembourgeois, en arrivant au sommet européen. "Quand la France pense européen, c'est quelque chose qu'il faut saluer." L'idée d'un parapluie nucléaire européen, avec l'aide de la France, "est une idée très intéressante. Elle soulève de grandes attentes", a déclaré pour sa part Gitanas Nausėda, président lituanien. La Première ministre lettone Evika Siliņa a néanmoins estimé que s'il y a une "opportunité d'en discuter, c'est vraiment trop tôt pour donner une réponse à cette question". Son homologue danoise, Mette Frederiksen, estime pour sa part que les Vingt-sept doivent "pouvoir discuter de tout, maintenant. Toutes les bonnes idées émises autour de la table doivent faire partie de la discussion."
Défense des pays de l'Otan
En matière de dissuasion nucléaire strictement européenne, les options qui se présentent aux dirigeants européens sont plutôt limitées. Selon l'institut Sipri, la France dispose de 290 têtes nucléaires, le Royaume-Uni de 225… contre 3 708 pour les États-Unis.
Et si c'est une stratégie nationale pour la France, ce n'est pas le cas du Royaume-Uni, deuxième puissance nucléaire du continent, qui achète une partie de ses missiles aux États-Unis (n'ayant pas les capacités industrielles nécessaires). Les armes du Royaume-Uni sont intégrées à l'Otan, au profit de la défense des 32 États de l'Alliance, contrairement à la France qui ne communique pas du tout avec les alliés sur des questions telles que le ciblage et la planification des opérations. "Dans un sens, [Londres] fournit déjà une partie" d'une dissuasion nucléaire européenne, en se coordonnant avec les États-Unis, juge Marion Messmer, chercheuse à la Chatham House, dans une interview donnée à l'AFP. Cela ne veut toutefois pas dire qu'il ne peut pas agir seul s'il le souhaite : seul son Premier Ministre est à même de décider de l'emploi des forces nucléaires, sans devoir demander l'autorisation à l'Otan, ou aux États-Unis.
Contrairement aux forces nucléaires françaises, les armes britanniques sont intégrées à l'Otan
La Belgique, les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Italie et la Turquie contribuent également à la dissuasion nucléaire de l'Otan, en mettant à sa disposition des infrastructures d'accueil pour les armes américaines déployées sur le territoire européen.
Pour Marion Messmer, si la France et le Royaume-Uni devaient fournir un parapluie nucléaire à l'Europe, "le plus grand défi serait la composante psychologique, car nous savons que la Russie prend les États-Unis très au sérieux, les États européens beaucoup moins".
