À Berlin, un pont se ferme, et tout est dépeuplé
A Berlin, la fermeture du pont autoroutier de l'A100 pendant deux ans provoque le chaos dans l'ouest de la ville… et fait ressortir les démons du manque d'investissement dans les infrastructures. Alors que la future coalition tente de faire ratifier son contrat pour espérer avoir un gouvernement à la mi-mai, les Berlinois sont furieux contre leurs représentants politiques.
- Publié le 17-04-2025 à 06h36

Franchement, tout le monde à Berlin est impacté d'une façon ou d'une autre par la fermeture de ce pont. Les automobilistes mais aussi les usagers des transports publics." Farid est très remonté. Malgré le printemps qui pointe le bout de son nez, et les journées qui s'allongent, ce père de famille de l'ouest berlinois n'arrive pas à cacher sa colère. "De toute façon, ici un chantier, c'est tout de suite deux ans de travaux. Mais bon, on a l'habitude, on vit dans le pays de la bureaucratie."
Car la situation dans le quartier aisé de Charlottenburg à Berlin est particulièrement critique. Un pont autoroutier construit en 1963 a subitement été fermé à la circulation après la découverte de fissures. Ni une ni deux, les 250 000 véhicules qui le traversent chaque jour ont dû trouver un trajet alternatif – et beaucoup se sont donc déportés sur Charlottenburg, le quartier de Farid. "Et bonjour la pollution !", ajoute-t-il, furieux. Il ne croit pas que le chantier sera fini en deux ans : "Regardez ce qu'il s'est passé à l'aéroport BER…" L'ouverture de l'aéroport international de Berlin en 2020 au lieu de 2011, avait été repoussée cinq fois pour cause d'erreurs techniques, de défauts de planification ou encore de scandales de corruption. "Donc comme je vous le disais : c'est typique de Berlin", conclut Farid, gardant un œil attentif sur sa fille qui s'amuse dans le parc, non loin duquel des dizaines de milliers d'automobilistes circulent pour rentrer du travail.
Comme lui, Oliver est sceptique quant à l'avancée des travaux. Pour aller rendre visite à sa fille, qui vit à moins de 10 kilomètres de là, il prend toujours l'autoroute urbaine A100 pendant vingt minutes. "On se rabat maintenant sur les transports publics, mais ils sont eux aussi en partie fermés pendant un moment à cause des travaux". Car l'un des trains rapides de Berlin, la Ringbahn, passe normalement sous le pont fissuré.
Un problème national
Dans leurs bureaux de la Brunnenstraße, Daniel Schramm et Lutz Adam, responsables du maintien des infrastructures routières et des ponts pour Berlin, sont conscients de la colère des habitants de Charlottenburg. "Nous recevons chaque jour des appels et des e-mails à ce sujet, et plus vite on y répond, plus vite les gens nous feront confiance" explique Daniel Schramm.
Les deux hommes regrettent cependant que l'Allemagne en soit arrivée là, comme l'explique Lutz Adam. "Il ne s'agit pas d'un problème purement berlinois, mais bien d'un souci allemand. Pendant des années, on a roulé à l'usure et pas investi suffisamment dans la remise en état et le remplacement des nouvelles constructions. On a préféré investir l'argent dans d'autres projets parce qu'à l'époque, les infrastructures fonctionnaient." Et Daniel Schramm d'ajouter : "Pour les ponts, il faut ajouter à cela l'augmentation exorbitante du trafic."
En parallèle des travaux de rénovations de l'A100 à l'ouest de Berlin, un nouveau tronçon de cette même route est en train d'être construit à l'est. Ce projet, très contesté par les Berlinois, a pour but de terminer le périphérique qu'est censé être l'A100 pour "désengorger le trafic urbain" selon la ville.
Tobias Trommer vit depuis plus de vingt ans près de ce chantier, au croisement entre les arrondissements bobos de Friedrichshain-Kreuzberg et de Neukölln. En plus d'être professeur de musique, il a créé "Aktionsbündnis A100 Stoppen !", un collectif contre la prolongation de l'A100. "Si l'on rénovait l'ensemble du réseau routier berlinois, cela coûterait deux à trois milliards d'euros. Mais la construction du nouveau tronçon de l'A100 coûte à elle seule déjà trois milliards !"
Dans les cartons depuis 1992, la prolongation de l'autoroute urbaine a été mise au placard par les gouvernements berlinois de ces dernières décennies – jusqu'à la victoire du parti conservateur CDU aux municipales de 2023. Le maire de la ville Kai Wegner l'avait promis, les choses sont allées vite : une partie de la nouvelle A100 va ouvrir d'ici deux mois. Tobias Trommer regrette le deux poids deux mesures dans cette affaire. "Que veut-on pour cette ville ? Une infrastructure globale qui fonctionne, ou un morceau neuf et l'autre qui se casse la figure ? Soyons raisonnables."
Plus rapide en voiture qu'en transports
Selon une étude du "Mobility Institute Berlin", les Berlinois sont deux fois plus rapides en voiture qu'en transports en commun. "1,95 fois, pour être exact", ajoute Tobias Trommer. Avec son association, il appelle donc les élus à plutôt renouveler les infrastructures de transports publics : "Des transports en commun, des pistes cyclables et des zones piétonnes, c'est tout ce que nous demandons. Et bien sûr une rénovation raisonnable du réseau routier car tout le monde ne peut pas se passer de voiture, c'est évident." Des accusations que réfutent les représentants de la ville, Lutz Adam et Daniel Schramm : "Je mets seulement une demi-heure à venir au bureau !" explique l'un.
Les deux hommes sont malgré tout ravis que le gouvernement de Friedrich Merz, qui n'est pas encore investi mais dont le contrat de coalition est en train d'être ratifié par les membres des partis SPD et CDU/CSU, planche déjà sur la question : "On réfléchit à la manière de minimiser les délais de planification démentiels. Nous sommes satisfaits de ces propositions, et le serons encore plus lorsque nous disposerons de suffisamment de moyens pour pouvoir lutter contre notre retard en matière d'infrastructures… Et que nous pourrons arrêter de repousser toujours plus loin les problèmes."