De l'Elysée à Versailles : les Palais de la République, lieux par excellence de la gastro-diplomatie française
De l'Élysée au Château de Versailles, en passant par la tour Eiffel, la gastronomie française s'invite dans la diplomatie de la Ve République.

- Publié le 22-07-2025 à 14h54
- Mis à jour le 23-07-2025 à 12h02

De l'Élysée à l'Hôtel de Matignon, en passant par le Château de Versailles, la France met volontiers ses plus beaux lieux à contribution pour accueillir de grands banquets. "Je revois cette immense table unique avec 150 couverts, dressée dans la salle à manger du ministère des Affaires étrangères, les lingères repassant la nappe blanche longue de plusieurs dizaines de mètres, les maîtres d'hôtel mesurant la distance entre chaque assiette, et la vaisselle si rare qu'elle est siglée et numérotée", raconte Nicolas Bernardé, élu meilleur pâtissier du monde, aujourd'hui à la tête de sa boutique de gourmandises à La Garenne-Colombes. "C'était une semaine seulement après mon arrivée comme pâtissier au Quai d'Orsay, en 1999. J'ai pris subitement conscience que je devenais le maillon d'une chaîne au service de la France."
Le Palais de l'Élysée compte lui aussi parmi les théâtres privilégiés de la gastro-diplomatie française. C'est là que Giscard d'Estaing offre en 1975 un repas en l'honneur de Paul Bocuse, à qui il remet la Légion d'honneur. C'est là aussi qu'en 2007, tout juste élu, Nicolas Sarkozy accueille Mouammar Kadhafi pour un dîner officiel, marquant le retour de la Libye sur la scène internationale. Kadhafi installe sa tente dans les jardins de l'Hôtel de Marigny, puis est reçu avec plusieurs ministres et industriels – sans porc ni vin. Ce festin restera un cas où la gastronomie diplomatique s'est heurtée à l'éthique, la réception d'un dictateur à la table de l'Élysée ayant suscité de vives critiques.
La table de Versailles, au service de la République
Le Château de Versailles demeure un lieu emblématique de la gastro-diplomatie. En 1960, le général de Gaulle choisit le Palais de Louis XIV pour recevoir Khrouchtchev, en pleine guerre froide. Le protocole impressionne le dirigeant soviétique, tout autant que le luxe du repas servi. Même le socialiste Mitterrand a utilisé Versailles pour accueillir en 1982 le premier sommet international de son mandat, le G7, avec un dîner royal servi dans la Galerie des Glaces.
Depuis 2018, Versailles fait aussi office de table d'attraction pour investisseurs avec Choose France. Des dizaines de dirigeants de multinationales s'y retrouvent lors d'une journée et d'un grand dîner de gala, avant de signer des contrats de plusieurs milliards d'euros. Le 20 septembre 2023, le Château de Versailles a offert un somptueux dîner d'État au roi Charles III, orchestré par les chefs étoilés Anne-Sophie Pic et Yannick Alléno. Au menu : homard bleu, volaille de Bresse au champagne, gratin de cèpes, puis macaron à la rose, framboise et litchi de Pierre Hermé. Parmi les vins, un Château Mouton Rothschild 2004, dont l'étiquette fut créée par le Prince de Galles himself, afin de célébrer le centenaire de l'Entente cordiale.
Trump raffole des meat pies
Parfois, la diplomatie culinaire s'invite dans des lieux plus secrets, comme au Château de la Celle-Saint-Cloud, propriété du ministère des Affaires étrangères. Nicolas Bernardé se souvient d'un dîner servi ici afin de négocier la libération des otages français aux Philippines en 2000. "Nous avions concocté le meilleur repas possible, dans l'espoir que les échanges aboutissent". Le chef Thierry Charrier évoque quant à lui un souvenir vécu avec Nelson Mandela, invité par la France à se reposer trois semaines à Saint-Cloud après sa sortie de prison en Afrique du Sud. "Il ne nous demandait rien. On le voyait marcher en rond dans un recoin du parc, pourtant immense. Pour nous remercier à la fin de son séjour, il a servi le petit déjeuner à tout le personnel."
La diplomatie culinaire investit aussi des lieux iconiques, comme la tour Eiffel, le temps d'un dîner entre les époux Macron et Trump en 2017. Le menu comprenait un pâté en croûte – Trump raffole des meat pies -, une sole meunière et une pièce de bœuf sauce Périgueux. Ce repas a permis de prolonger les discussions diplomatiques dans une ambiance chaleureuse, Trump ayant même souhaité rester discuter autour des chocolats de la Manufacture Ducasse. Ce dîner, qualifié d'"amazing" par le président américain, sans accomplir de miracle, a permis de renforcer les liens personnels entre les présidents et facilité les échanges sur des dossiers sensibles.
Dans "Les cuisiniers de la République française", Roselyne Bachelot-Narquin, raconte qu'après la défaite de Jacques Chirac à la présidentielle de 1988, la salle à manger de l'Hôtel de Ville de Paris est devenue le quartier général de sa reconquête. "Par groupes de quinze, les élus de droite y sont conviés à déjeuner, et j'ai pu voir se déployer les techniques de séduction d'un grand fauve". Qu'il s'agisse de tambouille politicienne ou de diplomatie culinaire, tout est question d'alliances et de dosage.