Donald Trump contraint les Européens à s'interroger sur ce qu'ils pourraient faire si les États-Unis décidaient d'annexer le Groenland
Le président américain Trump a répété son intention de prendre le contrôle du territoire autonome danois. Si l'Europe ne prend pas les devants, elle risque d'être mise face au fait accompli.
- Publié le 06-01-2026 à 19h47
- Mis à jour le 09-01-2026 à 12h57

Donald Trump n'en démord pas. Le président des États-Unis a répété dimanche aux journalistes qui volaient avec lui à bord d'Air Force que les États-Unis "[ont] besoin" d'annexer le Groenland, territoire autonome du Royaume du Danemark, "pour des raisons de sécurité nationale". L'information, en soi, n'est pas neuve. Il y a un an, avant même d'avoir été investi, le président-élu Trump avait déjà exprimé son intention de faire une possession américaine de la grande île située entre l'Atlantique nord et l'Arctique.
"Nous savions que ça n'avait pas disparu l'agenda de Trump", soupire une source européenne. L'intervention militaire américaine au Venezuela et la capture du président Maduro, ont fourni une nouvelle preuve que les déclarations de Donald Trump doivent être prises au sérieux. "Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois… Parlons du Groenland dans 20 jours", a glissé le président américain. Des mots qui ont résonné comme un signal d'alarme aux oreilles des Danois et des Européens et ont provoqué "une vraie prise de conscience" du risque d'une action unilatérale des États-Unis, souligne un autre diplomate.
Solidarité avec le Danemark
Le Danemark ne se retrouve pas seul face aux États-Unis. Copenhague multiplie depuis un an, et en particulier depuis ce week-end, les contacts avec ses partenaires au sein de l'Union européenne (UE) et de l'Otan. La Première ministre danoise Mette Frederiksen a reçu mardi l'appui du président français et des chefs de gouvernement allemand, italien, espagnol, polonais et britannique. Emmanuel Macron, Friedrich Merz, Giorgia Meloni, Pedro Sanchez, Donald Tusk et Keir Starmer se sont associés à une déclaration commune publiée par Mme Frederiksen, qui rappelle qu'il "revient au Danemark et au Groenland, et à eux seuls, de décider des questions [les] concernant". Copenhague a aussi reçu le soutien de l'UE, des autres pays nordiques, des pays baltes et celui, exprimé sur les réseaux sociaux par les Premiers ministres des Pays-Bas, de Grèce et de Slovénie. Le Belge Bart De Wever a fait de même dans un message posté sur X, "appelant au respect de la souveraineté entre alliés de l'Otan".
Au-delà des nombreuses déclarations et manifestations de solidarité exprimées, continue de se poser la question de la capacité des Danois et des Européens de s'opposer à la volonté américaine de prendre le contrôle de l'île arctique. Depuis un an, Copenhague a sensibilisé les autres pays européens à la question groenlandaise, en faisant œuvre de pédagogie en ce qui concerne l'histoire, le statut du territoire autonome (qui ne fait pas partie de l'UE) et l'accord de défense conclu en 1951 avec les États-Unis sur la défense du Groenland. Mais le sujet des possibles réactions à une action unilatérale n'a, lui, pas encore été abordé frontalement.
Du côté européen, le problème groenlandais sera à l'agenda de la réunion des ambassadeurs des Vingt-sept auprès du Comité politique et de sécurité (Cops) de ce mercredi, ainsi que, plus que certainement, lors du Conseil des ministres des Affaires étrangères du 29 janvier. Il devrait l'être aussi lors de la réunion informelle des chefs d'État et de gouvernement de l'UE du 12 février… ou avant cette date, s'il apparaît que la tenue d'un sommet extraordinaire s'impose, précise l'entourage du président du Conseil européen, Antonio Costa.
Comment réagir, et à quoi, exactement ?
Reste encore à savoir à quoi il faudrait réagir. La Maison-Blanche a indiqué mardi que le président Trump envisageaient "une série d'options" pour obtenir le Groenland, y compris le recours à la force militaire. La veille, Stephen Miller, le chef de cabinet adjoint de Donald Trump estimait cependant que la question d'un usage de la force des États-Unis pour annexer le Groenland est sans objet. "Personne ne va affronter militairement les États-Unis à propos de l'avenir du Groenland", a-t-il asséné lors d'une interview donnée à CNN. Voir les Européens prendre les armes contre des forces américaines est en effet difficilement envisageable, sans parler de leur capacité à prendre le dessus.
Le scénario d'une annexion musclée n'est cependant pas le plus probable. "Ce n'est plus impossible que Trump prenne le contrôle du Groenland d'une façon ou d'une autre, mais ce ne sera pas nécessairement par une invasion militaire. Les États-Unis ont une base militaire sur place. Ils ne vont pas kidnapper le Premier ministre du Groenland. Mais ils pourraient déclarer unilatéralement que dorénavant, ils reprennent des mains du Danemark la responsabilité pour la défense du Groenland et essaient de créer un fait accompli", avance Sven Biscop, directeur de l'Institut royal Egmont pour les relations internationales.
"Une campagne (américaine) de subversion est plus probable", glisse le Dr Giuseppe Spatafora analyste associé au European Union Institute for security studies (EUISS). "À ce stade-ci, personne ne peut imaginer une forme d'invasion ou d'occupation militaire. Si quelque chose devait avoir lieu, ça prendrait sans doute une forme très hybride", confirme un des diplomates interrogés. Les États-Unis pourraient augmenter la présence de leurs troupes sur place ou "faire une offre au Groenlandais pour donner l'impression qu'ils ont choix", ajoute Sven Biscop. "Il faudrait alors déterminer ce qui va trop loin", glisse le diplomate.
Les Européens ne s'avancent pas sur ce que pourrait être leur éventuelle réplique, notamment "par souci de ne pas provoquer une escalade", explique l'autre diplomate. La perspective de sanctions économiques de l'UE contre les États-Unis est illusoire, parce qu'elle requiert une unanimité impossible à réunir, et pas seulement à cause de la Hongrie. L'utilisation de l'instrument commercial anti-coercition ne s'inscrit a priori pas dans ce cadre, sauf s'il s'agit de répondre à des mesures économiques américaines visant à exercer une pression sur le Danemark.
Par ailleurs, pour les Européens, la question de l'aide à Ukraine et de la résolution du conflit ouvert contre elle par la Russie reste centrale : ils ne veulent pas risquer de perdre le soutien déjà fragile, des États-Unis, et évitent donc l'affrontement avec Washington.
Un enjeu majeur pour l'Otan
La déclaration commune des dirigeants européens insiste sur le fait que "la sécurité de l'Arctique", que les États-Unis utilisent pour justifier leur ambition expansionniste "reste une priorité clé pour l'Europe et est critique pour la sécurité internationale et transatlantique". C'est notamment dans le cadre de l'Otan, dont font partie les États-Unis qu'il faut agit "collectivement, en maintenant les principes de la Charte des Nations unies, qui incluent la souveraineté, l'intégrité territoriale et l'inviolabilité des frontières", dit encore le texte. Pour l'heure, aucune réunion de l'Alliance n'est encore prévue pour discuter du Groenland, fait-on savoir de source atlantiste.
L'Europe a intérêt à agir en amont, pour prévenir une action américaine, sous peine de se retrouver à constater les dégâts. "La meilleure option pour les Européens serait de renforcer leur présence dans l'Arctique, en tant qu'élément d'une stratégie de dissuasion de la Russie et de la Chine, mais aussi pour contrer d'autres menaces", estime Giuseppe Spatafora. "Et ils devraient marteler le message qu'annexer le Groenland n'apportera pas aux États-Unis de bénéfices plus significatifs que ceux qu'ils pourraient atteindre en travaillant avec leurs alliés". D'autant que tout mouvement hostile de leur part aurait des conséquences désastreuses sur le lien transatlantique et l'Otan. Une attaque d'un État membre de l'Alliance atlantique contre un autre "serait la fin de tout", a insisté Mme Frederiksen, lundi.
"Notre force réside dans l'unité, si les États-Unis veulent tenter n'importe quoi contre la souveraineté d'un État européen", insiste Sven Biscop, qui juge qu'une manœuvre diplomatique coordonnée des pays européens pour qu'ils convoquent simultanément les ambassadeurs des États-Unis serait la bienvenue. M. Biscop estime surtout que "le moment est venu où l'Europe doit redéfinir son propre rôle sur le plan mondial. On critique, un peu trop timidement, les attaques contre le droit international. Mais que veut-on, nous ? Les Américains ont exposé très clairement leur vision en novembre avec leur stratégie nationale de sécurité. Quelle est la nôtre ?"
