Le "double visage" de Giorgia Meloni vis-à-vis des migrants : fermé à l'international, ouvert en Italie
En pointant l'Espagne du doigt pour sa gestion des migrants à Ceuta, Giorgia Meloni fait oublier qu'elle compte, d'ici à 2028, en régulariser 500 000 en Italie.
- Publié le 04-08-2026 à 16h32
- Mis à jour le 05-08-2026 à 15h46

En quelques jours, plus de 60 000 personnes ont déferlé aux portes de l'enclave espagnole de Ceuta, située en territoire marocain, tentant pour certaines de franchir la frontière à la nage. Cet afflux de migrants, le plus important depuis 2021 à cet endroit, a provoqué une levée de boucliers de plusieurs dirigeants européens.
C'est la Première ministre italienne Giorgia Meloni qui a lancé les hostilités, demandant d'exclure l'Espagne de l'espace Schengen, qualifiant les images des migrants arrivant à Ceuta de "choquantes". Cette figure politique d'extrême droite a rapidement été suivie par une vingtaine d'autres chefs d'État et de gouvernement (dont Bart De Wever) qui, dans une lettre ouverte, ont demandé aux leaders des institutions de l'Union européenne une réaction ferme.
Vague massive de régularisations en Espagne
Avant cet afflux de migrants vers Ceuta, le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez se trouvait déjà dans le viseur d'un certain nombre d'États membres de l'Union européenne (UE). Ces derniers voyaient la politique de régularisation massive de 500 000 travailleurs sans papiers annoncée par l'exécutif espagnol d'un mauvais œil. Madrid, de son côté, en fait un point clé de sa croissance économique.
"Nous sommes un pays qui défend fermement un modèle migratoire légal, sûr, ordonné, mais aussi ouvert et humain, contre ceux qui préconisent la fermeture des frontières", avait justifié début janvier le Premier ministre, assurant alors que l'immigration représentait "80 % de la croissance" économique de l'Espagne au cours des six dernières années.
"Nous sommes un pays qui défend fermement un modèle migratoire légal, sûr, ordonné, mais aussi ouvert et humain, contre ceux qui préconisent la fermeture des frontières."
Le pays constitue l'une des trois principales portes d'entrée de l'immigration en Europe, avec l'Italie et la Grèce. Selon le ministère de l'Intérieur espagnol, près de 37 000 migrants irréguliers sont entrés l'an dernier sur le territoire, contre 64 000 en 2024 (soit une baisse de 42,6 %). Dans le même temps, le PIB de l'Espagne a progressé de 2,8 % en 2025, avec la création de 605 000 emplois, soit l'une des croissances économiques les plus soutenues de la zone euro.
L'importance de la main-d'œuvre immigrée pour l'Italie
Depuis l'arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni fin 2022 en Italie, le discours politique du gouvernement sur la question migratoire s'est durci, accompagné de mesures comme la rétention de migrants dans des centres situés en l'Albanie, où ils sont détenus le temps que leur demande d'asile soit examinée.
Pourtant, en interne, la leader du parti d'extrême droite Fratelli D'Italia se comporte autrement vis-à-vis des étrangers présents de manière irrégulière sur le sol italien. Depuis son accession au pouvoir, le nombre de visas de travail a augmenté (450 000 entre 2023 et 2025, contre 75 700 en 2022), levier jugé nécessaire pour répondre à la pénurie de main-d'œuvre dans un pays vieillissant et confronté à une chute du taux de natalité.
Fin 2025, le gouvernement Meloni a adopté un décret sur les flux migratoires, élargissant les voies d'immigration légales pour la période 2026-2029. Cette loi prévoit l'octroi de 497 550 permis de travail sur trois ans, soit 165 000 par an. Si Georgia Meloni se fait discrète à ce propos, elle sait que certains secteurs économiques – l'agriculture en tête – ne peuvent fonctionner sans la main-d'œuvre immigrée. L'Organisation internationale pour les migrations (OIM) a d'ailleurs salué ce plan italien, précisant que "la migration, lorsqu'elle est gérée de manière responsable, peut être un catalyseur de croissance économique".
"Sur l'échiquier politique italien, Roberto Vannacci se situe à la droite de Giorgia Meloni, même s'ils tètent au même biberon."
Professeur à l'Université de Liège et directeur du Centre d'études de l'ethnicité et des migrations (CEDEM), Marco Martiniello précise que la régularisation de personnes d'origine étrangère en Italie n'est pas un phénomène nouveau. "Cela remonte à la fin des années 1980 avec la loi Martelli. Mais, à l'époque, c'était davantage assumé. Depuis que Meloni est au pouvoir, cela se déroule sans grande publicité. On nage en plein cynisme, entre hypocrisie et instrumentalisation de la question migratoire."
L'ombre de Roberto Vannacci
Comment expliquer, alors, que les paroles de Giorgia Meloni en matière d'immigration s'éloignent autant de certaines politiques intérieures ? Pour Marco Martiniello, ce grand écart peut s'expliquer par la montée en puissance de l'homme politique Roberto Vannacci, ancien militaire, député européen depuis 2024 et fondateur de Futur National, parti nationaliste d'extrême droite créé en février dernier.
"Sur l'échiquier politique italien, ce personnage se situe à la droite de Giorgia Meloni, même s'ils tètent au même biberon. Son parti est crédité de 6,7 % dans les sondages, avec un discours qui est ouvertement raciste, xénophobe, homophobe et sexiste. Dans le camp de la Première ministre, on réalise qu'il faudra probablement s'allier avec Futur National à l'issue des élections législatives de l'an prochain. C'est pour cela qu'on constate une surenchère sur des dossiers qui sont clés pour la population, comme celui de l'immigration."
En 2023, l'ex-général s'était fait connaître du grand public après la publication de son essai controversé, intitulé Le monde à l'envers. Une thèse est chère à Roberto Vannacci : celle de la 'remigration', concept lié à celui du 'grand remplacement', souvent brandi par l'extrême droite. "C'est une idée complètement insensée, selon laquelle tous les Italiens d'origine devraient revenir au pays", poursuit Marco Martiniello. "Mais, au vu du désarroi actuel dans lequel la société italienne est plongée, c'est un message qui porte."
Le directeur du CEDEM explique que les promesses du gouvernement sur le bien-être et le pouvoir d'achat n'ont pas été réalisées, suscitant le mécontentement de la population. "Pour redresser la barre, le gouvernement brandit la menace de l'immigration, via une logique du bouc émissaire qui a déjà fait ses preuves."
Reste à voir si le grand écart de Giorgia Meloni sur l'immigration se soldera par un recul électoral en 2027, peut-être au profit de son concurrent direct Roberto Vannacci.
