Les Vingt-sept reprennent les discussions au sommet sur le budget de l'Union, sans espoir de progrès : "Aujourd'hui, on est dans une impasse"
La nouvelle proposition de cadre financier pluriannuel pour 2028-2034 présentée par la présidence irlandaise du Conseil ne satisfait personne. Ni les pays "frugaux", ni ceux qui veulent préserver un budget ambitieux. Et le débat sur de nouvelles recettes n'est pas encore mûr.
- Publié le 15-10-2026 à 06h42
- Mis à jour le 15-10-2026 à 18h08

Le compte n'y est pas, mais alors vraiment pas. Au moment où ils reprendront les discussions sur l'élaboration du budget de l'Union européenne pour la période 2028-2034, jeudi après midi, à Bruxelles, les chefs d'État et des gouvernements des Vingt-sept constateront que les positions des États membres restent figées, et très éloignées les unes des autres. La nouvelle "boîte de négociation" du cadre financier pluriannuel (CFP), présentée samedi dernier par la présidence irlandaise du Conseil de l'UE, n'a pas permis de rapprocher les points de vue et laisse tout le monde insatisfait, pour des raisons différentes. "Quand vous êtes en vol, vous sentez quand l'avion amorce sa descente, même s'il reste encore plusieurs dizaines de minutes avant l'atterrissage. Je n'ai pas du tout ce sentiment en ce qui concerne les discussions sur le CFP", résume un diplomate européen. "Aujourd'hui, on est dans une impasse, et on n'aperçoit pas encore de voie de passage", complète un de ses pairs.
L'objectif du président du Conseil européen, Antonio Costa, d'amener les leaders européens à conclure un accord à l'unanimité d'ici à la fin de l'année 2026 a du plomb dans l'aile. Il est d'ailleurs mentionné de manière moins affirmée dans le projet de conclusion de la réunion qu'il ne pouvait l'être dans les conclusions du sommet de juin.
Qu'est-ce qui coince ? Un peu tout, à vrai dire.
Les "frugaux" réclament de nouvelles coupes…
La nego box de la présidence irlandaise réduit de 8 % la proposition de CFP déposée par la Commission européenne durant l'été 2025. Celle-ci avait établi le montant global à près de 2000 milliards d'euros pour sept ans (1984,89 milliards, plus exactement, en prix courants, soit 1,26 % du revenu national brut de l'UE). La présidence chypriote du Conseil avait déjà réduit la voilure en juin, en présentant une boîte de négociation de 1947 milliards. Dublin a encore abaissé le plafond jusqu'à 1826 milliards d'euros en prix courants, soit 1,16 % du RNB.

Cette réduction est toujours jugée insuffisante par le groupe des "Frugaux" : l'Allemagne, l'Autriche, le Danemark, la Finlande, les Pays-Bas et la Suède. Ces pays, "contributeurs nets" au budget européen – c'est-à-dire qui reçoivent directement moins d'argent du pot que leur contribution nationale basée sur leur richesse – insistent sur le fait que l'Union doit, comme ses États membres, faire preuve d'ascèse budgétaire. "Les moyens dont nous disposons sont […] limités", a défendu le chancelier allemand Friedrich Merz ce mercredi devant le Bundestag. "Nous ne pourrons donc pas éviter de réduire encore la proposition actuelle dans tous les domaines".
… qui touchent les "nouvelles priorités"
Les Frugaux, qui préfèrent se présenter sous l'appellation des "modernisateurs réformistes", sont surtout partisans de réduire largement les enveloppes des politiques de cohésion et celle de la Politique agricole commune (Pac), traditionnellement les plus fournies du budget européen, pour financer davantage les "nouvelles priorités", dont la compétitivité et la défense. Ils trouvent en face d'eux le large groupe des dix-sept pays "Amis de la cohésion". Les États membres du sud et ceux d'Europe centrale et orientale veulent conserver un budget relativement ambitieux, qui peut financer les priorités anciennes et nouvelles de l'UE. Ils refusent aussi qu'on tronçonne les montants des politiques "traditionnelles" – déjà réduites par la proposition de la Commission : elles représentaient deux tiers du budget 2021-2027, elles ne pèseront pas plus de 40 % du prochain CFP.
Pour tenter de contenter tout le monde et son père, la présidence irlandaise a réduit la proposition de la Commission de 159 milliards d'euros, mais a préservé l'enveloppe de la Pac et protégé celle la cohésion. Résultat des courses : elle a taillé dans les "nouvelles priorités". Le fonds de compétitivité a été ramené de 409 à 362 milliards ; la rubrique "Europe dans le monde" de 190 à 156 milliards. "Ceux qui demandent des coupes amènent à ce qu'elles soient faites dans des domaines qui'ils estiment prioritaires", soupire un diplomate d'un pays n'appartenant pas au groupe des Frugaux. La Commission estime qu'un euro du Fonds de compétitivité en génère six. "Une coupe de 40 milliards dans ce Fonds, c'est en fait une perte de près de 250 milliards", compte la même source.
La Belgique dans une position médiane
La Belgique ne fait pas partie du groupe des Frugaux, pas plus qu'à celui des Amis de la cohésion, même si elle se retrouve un peu dans les positions des uns et des autres. Elle partage avec les premiers l'opinion (en fait quasi unanime) qu'il ne peut être question d'augmenter davantage les contributions nationales au budget européen. En se basant sur la proposition de la Commission, la contribution belge aurait augmenté de 58 %. La nego box irlandaise ramène la hausse à 44 %. Toujours (beaucoup) trop pour un pays en plein marasme budgétaire.
Mais dans le même temps, la Belgique (la Wallonie et Bruxelles en particulier) n'est pas favorable à une réduction trop importante de la cohésion et de la Pac, tout en étant partisane d'une modernisation du budget. Vous avez dit insoluble ?
Indispensables ressources propres
Pour que le débat puisse progresser vers une issue heureuse, c'est-à-dire un accord, les Vingt-sept devront s'entendre sur la création de nouvelles ressources propres pour alimenter le budget européen. Les contributions nationales représentent pour l'heure plus de deux tiers des recettes. S'y ajoutent la ressource TVA et les droits de douane (dont 25 % sont rétrocédés aux États membres qui les collectent. La Commission veut ramener cette rétrocession à 10 %, la Belgique veut que les choses restent en l'état).
Le CFP 2028-2034 devra, en plus du financement des politiques européennes, consacrer entre 150 et 170 milliards au remboursement du plan de relance post-Covid. "Si nous voulons préserver nos priorités et notre niveau d'ambition pour l'Europe, nous devons consentir à des efforts considérables du côté des recettes", plaidait la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, la semaiine dernière à Strasbourg.
Aussi pour garantir qu'il soit suffisamment fourni, la Commission a proposé cinq nouvelles ressources propres. Une provenant d'une partie des revenus du marché des quotas carbone (ETS) ; une autre sur le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières ; une sur les déchets d'appareils électriques non recyclés, une accise sur le tabac et une "contribution" réclamée aux compagnies opérant dans l'UE dont le chiffre d'affaires annuel est supérieur à 100 millions d'euros. Revenus espérés : près de 60 milliards d'euros par an.
Oui mais : s'ils sont très réticents à remettre au pot, les États membres ne sont guère plus enthousiastes envers les ressources propres. Les capitales se rendent compte que ce sera nécessaire, mais pas encore au point d'avancer sur ce dossier. Certaines nouvelles ressources propres sont vues comme "un transfert de recettes nationales vers le budget européen", fait observer un diplomate. Qui souligne par ailleurs qu'il existe une assez forte opposition à la taxation les grandes entreprises, que d'aucuns considèrent comme un frein à la compétitivité. "Si les États membres veulent maintenir les contributions nationales à leur niveau actuel, il faut des ressources propres", insiste une source proche des discussions. "Le débat sur le sujet n'a pas encore été très profond", regrette une autre.
Il fait désormais peu de doute qu'Antonio Costa convoquera un sommet européen extraordinaire, pour tenter de déblayer le terrain d'atterrissage pour décembre. Si les Vingt-sept n'y parviennent pas, les discussions risquent d'être victimes des turbulences provoquées par les élections qui se tiendront en France, en Italie et en Pologne en 2027. Marine Le Pen, candidate du parti d'extrême droite Rassemblement national à la présidentielle française, en tête dans les sondages, a déjà dit son intention de limiter drastiquement la contribution de la France au budget européen.
