Avec la peur comme carburant, "on se dirige vers une démocratie fragmentée et hostile qui se déchire"
Antoine Bristielle, docteur en science politique, publie "Les entrepreneurs de la peur" et dissèque les sources d'anxiété de la société française.

- Publié le 26-02-2026 à 11h13
- Mis à jour le 26-02-2026 à 11h18

Dans Les entrepreneurs de la peur (2026, JC Lattès), le chercheur français Antoine Bristielle analyse les peurs des Français, qui, nourries par les errements gouvernementaux et une actualité internationale anxiogène, fragmentent désormais la société. Interview.
Selon votre étude, lorsque l'on demande aux Français quel est le sentiment qui correspond le mieux à leur état d'esprit actuel, 40 % citent la peur. Que craignent-ils ?
La peur arrive en effet en tête, devant la sérénité, l'espoir et la colère. Ensuite, quand on les interroge sur des sujets concrets, les niveaux de peur montent encore : 82 % ont peur que le monde devienne de plus en plus instable, 73 % redoutent l'affaiblissement de la démocratie, 71 % craignent les conséquences du changement climatique. Certains disent même avoir 'un peu peur de tout', tandis que seule une infime minorité (8 %) se déclare globalement sereine.
Depuis quand cette peur occupe-t-elle une place aussi centrale dans le fonctionnement de nos démocraties ?
Des peurs ont toujours existé mais ce qui change aujourd'hui, c'est leur capacité à cliver la société. Il n'y a plus une peur dominante partagée par tous mais des peurs différenciées qui polarisent la société. Après la mort de Quentin, lynché par des militants d'extrême gauche, Éric Zemmour a déclaré que La France insoumise n'était pas seulement un adversaire politique mais un "ennemi", un "parti de l'anti-France". Aux États-Unis, lors des rassemblements contre le pouvoir jugé autoritaire de Donald Trump, sa réponse a été de publier sur son réseau social une vidéo générée par l'IA où on le voit, coiffé d'une couronne royale, lâcher depuis son avion des tonnes d'excréments sur les manifestants. On n'est plus dans le débat démocratique mais dans une société qui ne se comprend plus et n'arrive plus à se parler.
Qui sont les "entrepreneurs de la peur" ?
Cette question rejoint celle de l'origine des peurs. Une partie est liée au fait d'avoir subi une incivilité, une agression ou de connaître quelqu'un dans ce cas. Mais la plupart des gens disent n'avoir jamais vécu eux-mêmes de situations traumatisantes. Seulement, ils en ont beaucoup entendu parler dans les médias. Les chaînes d'information en continu, la radio, les journaux, les réseaux sociaux contribuent à structurer les peurs, à travers la prime au spectaculaire et l'effet de bulle de filtre, qui donne l'impression que certains problèmes sont beaucoup plus graves ou omniprésents qu'ils ne le sont réellement.
Vous soulignez aussi le rôle des responsables politiques…
Oui, ils insistent souvent dans leurs discours sur les dangers, les menaces, les risques, souvent sans mise en perspective ni horizon de solution et ils désignent volontiers des boucs émissaires : les riches, les immigrés, les "assistés", les autres partis politiques. C'est ce que fait en permanence Donald Trump aux États-Unis. En France aussi, de nombreux responsables politiques instrumentalisent les inquiétudes. Ils pensent qu'en faisant peur, ils mobiliseront les électeurs et apparaîtront comme des sauveurs. À tort : ils contribuent à l'abstention d'un côté et à la radicalisation de l'autre; ce qui fragilise l'ensemble du système démocratique.
Selon vous, les séries télévisées et les films contribuent-ils aussi à créer un climat anxiogène ?
On peut en effet interroger le rôle de la culture populaire. Le cinéma grand public, depuis deux décennies, propose des scénarios très sombres, qui semblent parfois être une simple prolongation de la réalité. Je pense à des films comme Le Jour d'après ou, plus récemment, Don't Look Up. Les séries, comme Black Mirror ou Years and Years, sont devenues un autre réceptacle majeur de ces imaginaires anxieux.
Quels sont les risques liés à cette instrumentalisation de la peur pour nos démocraties ?
Le premier est celui d'un désengagement massif : pour une partie de la population, s'intéresser aux enjeux politiques ou au monde devient source d'une angoisse tellement forte qu'ils préfèrent s'en détourner. C'est ce qu'un auteur a appelé la "civilisation du cocon" : on se replie sur sa sphère privée, en laissant de côté la chose publique. Le second risque concerne ceux qui cumulent peur et colère : ils ne supportent plus les opinions de certains groupes sociaux ni leurs peurs et en viennent à justifier la radicalité et la violence. On observe cette dynamique aux États-Unis mais, en France aussi, on se dirige vers une démocratie fragmentée, inquiète, hostile; qui ne débat plus mais se déchire. La peur est un poison qui fragilise nos démocraties.
Comment enrayer ce glissement vers une société gouvernée par la peur ?
Une première piste consiste à restaurer de la lisibilité dans l'action publique. Pendant la crise du Covid, lorsqu'Édouard Philippe assume ses doutes, cela crée un climat de confiance et sa popularité augmente. Ensuite, il faut ramener de l'espoir dans le débat : dire ce qui fonctionne, ce qui progresse, où l'on peut aller et comment. Il faut aussi interroger le fonctionnement des réseaux sociaux et de leurs algorithmes. L'idée n'est pas de supprimer la peur - elle peut être un signal d'alarme utile face à des dangers bien réels, comme la crise climatique - mais de la reconnecter à des voies d'action crédibles, à des horizons communs. Or, à la veille des élections municipales et présidentielles, ce n'est pas du tout la dynamique observée. On mise davantage sur le buzz et la popularité immédiate que sur le travail de fond nécessaire pour construire de vraies solutions et enrayer la peur.