L'Otan n'a pas totalement disparu, "mais l'organisation est en train de mourir"
Donald Trump a finalement exclu d'annexer le Groenland par la force, mercredi soir, après avoir convenu d'un plan avec le Secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte. Mais l'Alliance n'est est pas moins menacée.
- Publié le 22-01-2026 à 11h08
- Mis à jour le 22-01-2026 à 16h19

Le petit village de Davos (Suisse) aurait pu rester dans l'histoire comme le lieu de la rupture entre l'Europe et les États-Unis menant à l'implosion de l'alliance qui les unit depuis 1949. Depuis plus d'un an, Donald Trump martèle son intention d'annexer le Canal de Panama, le Canada et le Groenland, avec ou sans usage de la force, afin d'assurer "les intérêts économiques" des États-Unis et de "protéger le monde libre".
Ces dernières semaines, le président américain n'a cessé de mettre la pression sur ses "alliés" européens, allant jusqu'à évoquer des hausses drastiques des droits de douane contre les pays s'opposant à l'annexion du territoire arctique, autonome mais rattaché au Danemark. "Nous sommes la seule PUISSANCE capable d'assurer la PAIX dans le monde et cela se fait, tout simplement, par la FORCE" avait-il encore publié mardi sur son réseau social Truth Social, laissant craindre une intervention militaire contre un pays allié, en cas de refus européen de lui vendre ou céder le territoire.
Un "accord-cadre sur le Groenland"
Mercredi soir, le sujet a toutefois donné lieu à une spectaculaire désescalade. Au terme de sa rencontre dans le cadre du Forum économique mondial de Davos avec le Secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, le président américain a en effet annoncé un "accord-cadre […] sur l'Arctique dans son ensemble et le Groenland en particulier". Après quoi, il a publiquement exclu de recourir à la force et d'imposer (pour l'instant) des sanctions douanières aux Européens.
Jeudi matin, la presse américaine a révélé quelques éléments dudit plan négocié depuis plusieurs jours entre les deux hommes. Selon le New York Times, la souveraineté de la base militaire de Pituffik situé dans le nord ouest de l'île pourrait être transférée aux États-Unis. Washington exploite déjà les lieux avec une très large marge de manœuvre, mais n'en a pas encore la souveraineté, et donc, l'acte de propriété tant désiré par l'ancien promoteur immobilier.
Toujours selon la presse américaine, le Danemark pourrait en outre céder aux États-Unis d'autres parcelles du Groenland, où Washington exercerait également sa souveraineté, pour y installer de nouvelles bases militaires, et signer des engagements destinés à "garantir que la Russie et la Chine ne puissent jamais s'implanter, économiquement ou militairement sur l'île" a ajouté un porte-parole de l'Otan.
Crédibilité perdue
Ni le Groenland, ni le Danemark n'ont eu voix au chapitre, et pas davantage donné leur accord à un tel plan. Le Danemark souhaite poursuivre "un dialogue constructif avec ses alliés" à propos du Groenland et de la sécurité dans l'Arctique, mais dans le respect de son "intégrité territoriale", s'est contentée de réagir sobrement ce jeudi la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, fixant une ligne rouge très claire. "Nous pouvons négocier tous les aspects politiques : sécurité, investissements, économie. Mais nous ne pouvons pas négocier notre souveraineté."
Fin diplomate quitte à être moqué pour son obséquiosité envers le président américain, Mark Rutte a manifestement joué un rôle clé dans cette désescalade, et à travers lui l'Alliance dans son ensemble. Il n'en reste pas moins que Donald Trump exclut de facto de compter sur l'Otan pour assurer la sécurité américaine dans l'Arctique, malgré les multiples propositions et opérations dans ce sens avancées par ses membres.
Et s'il exclut également de recourir à la force militaire pour le moment, le président américain n'en est pas moins en train d'imposer la souveraineté des États-Unis sur des parcelles de territoire d'un des alliés historiques de son pays. "On est en train de négocier les détails, mais en gros, c'est un accès total" au Groenland a encore déclaré Donald Trump lors d'une interview, jeudi après-midi. "Il n'y a pas de limite, il n'y a pas de date limite".
"L'Otan n'a pas encore totalement disparu", commentait mardi auprès de La Libre, Sten Rynning, Professeur à l'University of Southern Denmark (SDU) et directeur du "Centre for War Studies". "Mais l'organisation est en train de mourir, car elle est confrontée à la destruction pure et simple de sa crédibilité sur le plan politique. À partir du moment où une organisation fondée sur le respect de la souveraineté et la défense collective est menacée de l'intérieur, elle perd toute cohérence. Or, une alliance à la dérive sur le plan politique est faible et inefficace. Si les États-Unis reviennent d'une façon ou une autre à une volonté de gérer les crises de façon collective, il y a un espoir. Mais Trump n'a que faire du collectif. S'il estime que l'Otan ne lui est plus d'aucune utilité, c'est terminé. "
L'Europe a évité le choc
Côté européen, on était relativement soulagé, ce jeudi. Heureux d'avoir enfin montré les dents face à Washington avec succès après plus d'un an de soumission polie face à cet "ami" impérialiste et méprisant… dont le soutien demeure indispensable pour assurer la défense de l'Ukraine. Si l'accalmie n'est sans doute que temporaire, une rupture brutale semble momentanément avoir été évitée. Mais les problèmes sont cependant loin d'être réglés.
"Un affrontement et un effondrement rapide de l'Otan donneraient une réelle opportunité à la Chine et la Russie de tester la nature et la solidité de ce qui reste, analyse le directeur du "Centre for War Studies". À partir du moment où les États-Unis sacrifient leur alliance transatlantique pour étendre leur influence hémisphérique (soit la prise de contrôle de la totalité du continent américain et les territoires proches, NdlR), ils envoient par ailleurs à la Russie le message qu'elle aussi, a le droit de contrôler sa part d'hémisphère. Ce ne serait pas uniquement une mauvaise nouvelle pour le Danemark, mais aussi pour l'Ukraine, les pays baltes, et tout l'Est de l'Europe."
Les tensions entre les États-Unis et l'Europe "ne font qu'encourager nos adversaires", avait d'ailleurs averti, mercredi, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Au même moment, l'émissaire russe Kirill Dmitriev jugeait quant à lui "constructive" sa rencontre en Suisse avec les représentants américains Jared Kushner et Steve Witkoff, avant de constater que "de plus en plus de personnes prennent conscience de la justesse de la position de la Russie". Quelques heures plus tard, Donald Trump annonçait que le président russe, Vladimir Poutine, avait "accepté" son invitation à rejoindre son "conseil de la paix" pour Gaza, conçu comme un embryon de concurrent direct de l'Onu.
L'Otan sans Washington ?
Toujours mercredi, le Pentagone a informé ses alliés européens du retrait prochain de quelque 200 officiers américains de certaines structures de l'Otan. Le nombre reste modeste au regard des 80 000 membres de l'armée américaine présents en Europe. Mais dans le contexte actuel, cette décision n'en est pas moins indicatrice d'un possible désengagement à venir.
Nus, les Européens et leurs alliés n'ont donc d'autre choix que d'organiser "l'après". "Les puissances moyennes doivent agir ensemble" a insisté le Premier ministre canadien Mark Carney dans un discours aux accents prémonitoires, "car si vous n'êtes pas à la table, vous êtes au menu".
Faut-il maintenir l'Otan sans les États-Unis ou développer d'autres alliances existantes ? S'appuyer sur le modèle de la "Coalition des volontaires", qui réunit une trentaine de membres désireux de soutenir militairement l'Ukraine, sans disposer de statuts officiels, pas plus que de structures de commandement ?
"L'Otan pourrait avoir une seconde vie si ça se fait en accord avec les Américains sur une période de transition de cinq ou dix ans, afin de recréer un processus de décision et reconstituer une capacité, estime Sten Rynning. L'émergence d'autres types d'alliances n'est qu'une illustration de plus de la profondeur de la crise que traverse l'Alliance. Mais il y a beaucoup trop de formats, beaucoup d'énergie déployée et pas grand-chose pour la formaliser. Il faudrait établir une forme de conseil de sécurité réunissant la France et la Grande-Bretagne (les deux puissances nucléaires européennes), l'Allemagne et deux ou trois autres membres permanents. À eux, d'établir un cadre de commandement, via les structures de l'Otan ou non, et rendre l'Europe crédible sur le plan de la prise de décision militaire".
