Conflit israélo-palestinien : entre propagande et désinformation, les réseaux sociaux sont devenus un champ de bataille d'une ampleur inédite
Nouvelle place publique, fenêtre sur le monde et accélérateurs de l'information… Les réseaux sociaux occupent un espace de plus en plus important dans nos sociétés. Ils sont aussi une source intarissable de désinformation et de propagande. Surtout en temps de guerre.
- Publié le 28-10-2023 à 16h00

Mardi 17 octobre, à Gaza, un tir de roquette touche l'hôpital d'Al-Ahli Arab en début de soirée. Le Hamas accuse aussitôt Israël d'avoir causé la mort de centaines de civils. En quelques minutes, les réseaux s'enflamment : des vidéos et photos inondent les plateformes, des témoignages non vérifiés sont relayés. Très vite, Israël conteste la version de l'organisation islamiste et évoque une roquette envoyée depuis Gaza. "Le déluge d'intox autour de l'explosion à l'hôpital Ahli Arab de Gaza est tout simplement ahurissant. Informations contradictoires, fausses images, faux profils de journalistes, la désinformation est à son paroxysme", constate Julien Pain, journaliste et membre de l'équipe de fact-checking de l'émission "Vrai ou fake", sur franceinfo. "Laissez du temps aux enquêtes."
Ce tragique exemple illustre la confusion qui règne sur les réseaux sociaux depuis l'attaque surprise du Hamas, le 7 octobre dernier. Un brouillard informationnel et une avalanche de fausses informations rendent difficile la distinction entre le réel et le mensonger. Les journalistes, fact-checkers ou chercheurs OSINT (spécialisés dans la recherche et le traitement d'information en accès libre) sont dépassés. Sur les réseaux, c'est l'instant présent qui compte : l'hyperconnectivité ne laisse plus de temps pour analyser, comprendre, enquêter. La course à l'immédiateté impose de relayer l'information rapidement ; laissant les interprétations à chaud, l'émotion et les opinions prendre le pas sur les faits. L'information en ligne est en crise.
Vérifier pour mieux informer
L'explosion qui s'est produite à l'hôpital Al-Ahli Arab n'est qu'un exemple parmi tant d'autres : des centaines de contenus liés au conflit ont été partagés depuis le 7 octobre. "Je peux excuser toute personne qui s'est sentie confuse en regardant en ligne ces derniers jours parce qu'il a été vraiment difficile de faire le tri entre les images authentiques de ce qui s'est passé en Israël et à Gaza, et ce qui est soit un piège à clics (clickbait), soit des images sans rapport, soit quelque chose qui est partagé pour les clics, l'engagement ou toute sorte d'intention malveillante", confirme Shayan Sardarizadeh, journaliste au sein du programme BBC Verify, dédié à la vérification d'information, dans un entretien avec le Reuters Institute. Avec son équipe, le journaliste a déjà débusqué des douzaines de visuels devenus viraux sur les réseaux. Comme lors du commencement de la guerre en Ukraine, de nombreuses vidéos sont sorties de leur contexte avant d'être repostées. "Par exemple, j'ai trouvé des vidéos du conflit en Ukraine. […] J'ai également vu des vidéos de la guerre en Syrie et des conflits passés entre Israël et le Hamas", détaille-t-il.
À l'instar de la BBC, de nombreux médias ont développé leur propre service de fact-checking. Une démarche complémentaire à la couverture médiatique traditionnelle, où la vérification des faits est centrale. Comme l'a rappelé récemment la Fédération internationale des journalistes, "la notion d'urgence ou d'immédiateté dans la diffusion de l'information" ne doit pas prévaloir "sur la vérification des faits, des sources".
"Il faut être sûr à 100 % et montrer au public pourquoi c'est faux."
En appliquant différentes méthodes et en utilisant des outils en ligne, les médias essayent donc d'analyser, de recontextualiser et de vérifier les faits. "Il faut être sûr à 100 % et montrer au public pourquoi c'est faux. Il ne suffit pas de dire que quelque chose est faux, de me faire confiance", insiste Shayan Sardarizadeh. En ligne, plusieurs communautés de fact-checkeurs citoyens ou de passionné d'OSINT, pour 'renseignement de sources ouvertes', se sont aussi constituées. Parmi les outils qu'ils utilisent, on retrouve la recherche inversée d'image : plusieurs outils gratuits et accessibles à tous permettent d'importer une capture d'écran d'une vidéo ou une photo et de la comparer à des contenus déjà publiés sur Internet, à l'instar de Google ou de TinEye. C'est parfois dans les commentaires postés sur les réseaux sociaux, sur des forums comme Reddit ou via des images satellites que sont trouvés les indices permettant de démêler le vrai du faux.
Des techniques également utilisées par les organisations humanitaires. Ce lundi, Amnesty International annonçait avoir des "preuves accablantes" de cinq attaques menées par Israël à Gaza après analyse de témoignages, d'images satellites ainsi que des vidéos et des photos "vérifiées" des sites visés par les bombardements israéliens commis entre le 7 et le 12 octobre. L'organisation a qualifié ces actes "crimes de guerre".
L'abandon de la modération, le rôle néfaste des algorithmes
Pour les chercheurs de l'University of South California à l'origine d'une étude publiée en janvier 2023 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, les plateformes ont un rôle plus important à jouer dans la lutte contre la diffusion désinformations en ligne… plus que les individus. "En raison des systèmes de récompense des médias sociaux, les utilisateurs prennent l'habitude de partager des informations qui attirent l'attention des autres", écrivent les chercheurs. Plus la publication attire l'attention des internautes, plus la plateforme la met en valeur. Un cercle vicieux qui incite les utilisateurs à être actifs… et à partager des contenus à fort potentiel de viralité, sans se soucier de la véracité des faits. "Une fois les habitudes prises, le partage d'informations est automatiquement stimulé par des déclencheurs sur la plateforme (les likes, partages, réponses, etc. – NdlR), sans que les utilisateurs n'envisagent les conséquences de leurs actions, comme la diffusion de fausses informations." Outre la capacité à faire preuve d'esprit critique ou les opinions basées sur les préjugés politiques, c'est donc le fonctionnement même des algorithmes qui joue un rôle dans la diffusion de fake news.
C'est ce que semble confirmer une analyse réalisée par NewsGuard, entreprise spécialisée dans le suivi de la désinformation, les comptes X (ex-Twitter) munis d'une coche bleue étaient à l'origine de trois quarts des 25 fausses informations ayant suscité le plus d'engagement (like, partage, réponses et signets) sur la plateforme entre le 7 octobre et le 14 octobre. Cette coche bleue était autrefois le symbole des comptes "vérifiés", et donc d'authenticité, de notoriété et d'activité. Les changements apportés par Elon Musk en mars dernier lui ont fait perdre son sens : elle est désormais accessible à tous les utilisateurs payant l'abonnement X Premium (ex-Twitter Blue). Tout un chacun peut donc s'offrir le symbole sur son compte, amplifiant la confusion… alors même que la plateforme a annoncé réduire ses efforts de modération, misant plutôt sur les "notes de la communauté".
"La plupart des faux récits liés à la guerre Israël-Hamas à ce stade sont devenus viraux sur X avant de se propager sur d'autres plateformes."
Une enquête de Wired révèle que ce système de modération collectif autogéré est vulnérable "aux opérations de manipulation coordonnées et manque de transparence", tandis que la Commission européenne a lancé une enquête visant à déterminer si la gestion par X des contenus liés à l'attaque du Hamas a respecté la loi de l'UE sur la modération des contenus. Le Digital Services Act impose en effet aux entreprises de supprimer rapidement les contenus illégaux, y compris la propagande terroriste, et de limiter la diffusion de fausses informations, sous peine de sanctions pouvant aller jusqu'à 6 % de leur chiffre d'affaires annuel global. Des demandes formelles d'information ont aussi été envoyées à Meta et TikTok.
Car si l'atmosphère de la plateforme du patron de Tesla devient nauséabonde, à tel point qu'un collectif a appelé à boycotter le réseau pour une journée, elle n'est pas la seule à faire face à une hausse de la désinformation. Des récits faux ou sans fondement liés à la guerre se propageant largement sur d'autres plateformes, bien plus utilisées par les Belges, rappelle NewsGuard, qui cite entre autres Facebook, Instagram, TikTok, Telegram. "La plupart des faux récits liés à la guerre Israël-Hamas à ce stade sont devenus viraux sur X avant de se propager sur d'autres plateformes."
Meta a par ailleurs été accusée d'invisibiliser ou de supprimer les contenus en soutient aux civils palestiniens postés sur Facebook et Instagram. "Compte tenu de l'augmentation du nombre de contenus qui nous sont signalés, nous savons que des contenus qui n'enfreignent pas nos politiques peuvent être supprimés par erreur", a assuré la société.
Influence et propagande
Le cafouillage et le désengagement des plateformes en matière de désinformation profitent aux belligérants. Depuis le 7 octobre, les deux camps mènent des campagnes de propagande de grande ampleur sur les réseaux sociaux. De nombreux internautes ont fait part de leur surprise et de leur choc en découvrant des publicités payées par Israël. Diffusées automatiquement avant des vidéos Youtube sans rapport avec le conflit, les vidéos montraient des images graphiques ou comparaient le Hamas aux terroristes de l'État Islamique. En quelques heures seulement, l'une d'entre elles – depuis supprimée – avait accumulé plus d'un million de vues. La journaliste britannique Sophia Smith Galer a révélé qu'Israël avait dépensé plus de 7,1 millions de dollars en publicités sur YouTube, entre le 7 et le 21 octobre. La Belgique apparaît à la quatrième place des pays les plus visés, derrière la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni.
Sur X, le compte du ministère israélien des Affaires étrangères a relayé la photo d'un bébé mort et ensanglanté, dont le visage est flouté. "C'est l'image la plus difficile que nous ayons jamais postée. Au moment où nous écrivons ces lignes, nous tremblons", indiquait le message accompagnant la photo. Selon Politico, en un peu plus d'une semaine, ce sont 30 publicités qui ont été diffusées sur X pour plus de 4 millions de vues.
De son côté, le Hamas – désigné comme une organisation terroriste par l'Union européenne, les États-Unis et le Royaume-Uni – diffuse sa propre propagande sur des plateformes telles que Telegram et X. Selon le New York Times, le Hamas a également pris possession de comptes de réseaux sociaux – dont Facebook – appartenant à des otages capturés lors de l'attaque du 7 octobre. "Il les a utilisés pour diffuser des messages violents et mener une guerre psychologique", rapporte le quotidien américain, qui s'est entretenu avec 13 familles israéliennes et leurs amis, ainsi qu'avec des experts en médias sociaux qui ont étudié les groupes extrémistes.
"La guerre moderne est autant une bataille pour la conquête du récit global que pour les armes de destruction massive"
Ces tactiques ne sont pas neuves. "La guerre moderne est autant une bataille pour la conquête du récit global que pour les armes de destruction massive. Les données massivement disponibles sur les publics nationaux et internationaux ont permis aux partisans de la guerre de l'information de créer plus facilement des contenus percutants ciblant différents publics. Grâce à des algorithmes précis, ils peuvent s'adresser efficacement aux publics nationaux avec des contenus qui les aideront à gagner leur soutien. Cela leur permet également de recueillir efficacement l'opinion mondiale pour soutenir leurs objectifs stratégiques et militaires plus vastes", analysait ainsi le Pr. Uma Shankar Pandey dans l'édito de la revue Media Watch, publiée en janvier dernier.