En Iran, "le pouvoir prend en compte la possibilité d'un changement d'orientation de la politique"
La présence d'un (seul) candidat réformateur à l'élection présidentielle traduit la volonté des autorités de gonfler le taux de participation, selon le chercheur Thierry Coville.

- Publié le 28-06-2024 à 11h11
- Mis à jour le 28-06-2024 à 17h23

Soixante-et-un million d'Iraniens étaient attendus ce vendredi dans les bureaux de vote pour élire le successeur du très conservateur Ebrahim Raïssi, (mal) élu en 2021 et mort le mois dernier dans un accident d'hélicoptère survenu dans le nord-ouest du pays. Quatre candidats (sur six validés) s'opposent dans la course à la présidence de la République islamique, un poste qui reste toutefois dépendant du pouvoir du guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Cette élection présidentielle anticipée n'en représente pas moins un baromètre de légitimité pour le pouvoir. Cette "république théocratique" est depuis de nombreuses années contestée par une frange grandissante de la population exposée aux sanctions, ce qui se traduit au niveau des urnes. Et ce, alors que le pays demeure au cœur des enjeux du Moyen-Orient, en particulier en tant que chef de file de l'Axe de résistance à Israël.
Plus que le vainqueur, la grande inconnue concerne le taux de participation, surtout au sein de la génération Z. Ce taux s'était élevé à quelque 41 % lors des législatives de mars dernier qui avaient renforcé la mainmise des conservateurs -un plus bas historique depuis l'avènement de la République islamique il y a 45 ans. Le camp réformateur, qui n'a pu présenter qu'un seul candidat, espérait mobiliser les foules pour tenter d'infléchir cette tendance à la radicalisation du régime. Le guide Ali Khamenei a lui aussi appelé à se rendre aux urnes : "Le jour des élections est un jour de joie et de bonheur pour nous, Iraniens", a-t-il lancé en début de journée. "Nous recommandons à notre cher peuple de prendre le vote au sérieux et d'y participer. Je ne vois aucune raison d'hésiter".
Nous avons interrogé Thierry Coville, chercheur à l'Iris (Institut des relations internationales et stratégiques) et spécialiste de l'Iran.
Quels enseignements peut-on tirer de la sélection des candidats effectuée par les Gardiens de la Révolution pour cette élection présidentielle ?
Comme vous le savez, le choix du Conseil des Gardiens repose sur des critères qui sont tout sauf transparents, et qu'on imagine être (le reflet de) la stratégie du guide et de ses conseillers. Mais que ce Conseil ait accepté la candidature d'une vraie personnalité réformatrice, alors qu'à l'élection de 2021 tout a été fait pour qu'Ebrahim Raïssi n'ait pas de vrai concurrent, n'est pas dû au hasard. Cela peut vouloir dire que le pouvoir a admis être dans une impasse et qu'il prend en compte la possibilité d'un changement d'orientation de la politique menée par le président Raïssi. Il faut rappeler que le climat politique est assez tendu en Iran, compte tenu des manifestations de 2022 (suite à la mort en détention de l'étudiante Mahsa Amini, qui avait déclenché un long mouvement de contestation, NdlR). Donc les dirigeants de la République islamique d'Iran font cela pour qu'il y ait un semblant de concurrence, augmenter le taux de participation qui était historiquement bas aux dernières présidentielles et législatives (en mars 2024) et ainsi renforcer leur légitimité affaiblie. Et une partie du camp réformateur y voit une opportunité de jouer pleinement cette chance.
Le thème de la levée des sanctions, via des négociations visant à raviver l'accord nucléaire, était très présent dans la campagne. Même certains candidats conservateurs ont dit que les sanctions pèsent sur l'économie iranienne, un discours qu'on n'a pas toujours entendu dans ce camp…
Oui. C'est une critique qu'on peut faire à la politique économique de Raïssi. Il s'est fait élire sur la promesse d'améliorer la situation, tout en réfutant l'argument que les sanctions constituent la principale cause des difficultés de l'économie iranienne. Et il s'est retrouvé au bout de deux ou trois ans avec des difficultés qui persistaient. Il était donc bien obligé d'admettre, sans le dire ouvertement, que les sanctions continuaient de peser sur l'économie iranienne. Dans le premier débat sur l'économie, il était très intéressant de voir des candidats conservateurs comme Ghalibaf et Pourmohammadi avouer qu'il faudrait réduire le poids des sanctions. Et c'est vrai, même s'il y a d'autres difficultés, que les sanctions pèsent sur l'économie iranienne. Mais c'est le guide qui doit valider une nouvelle reprise des négociations avec les États-Unis.
Pensez-vous qu'une levée, ou un allègement, des sanctions permettrait d'améliorer l'économie iranienne ?
En tant qu'économiste, je constate que l'économie iranienne avait commencé à respirer un petit peu en 2016-2017 avec la levée des sanctions (consécutive à l'accord nucléaire de 2015, Ndlr). Et avec le retour des sanctions liées à la sortie (de l'accord) opérée par Donald Trump en 2018, ça avait commencé à se dégrader. Le lien est donc évident entre le retour des sanctions et la dégradation de l'environnement macroéconomique en Iran. Concernant le pétrole, l'Iran exporte aujourd'hui 1,4 million de barils par jour, selon l'Opep, sachant que début 2018 ce chiffre était de 2,1 millions. On ne donc peut pas nier que si l'embargo pétrolier était levé, l'Iran pourrait exporter tout son pétrole. Cela lui ferait plus de devises, plus de recettes budgétaires. Donc, il y aurait automatiquement un environnement macroéconomique plus favorable induisant une baisse de l'inflation, une stabilisation du taux de change. Je pense que ça soulagerait une grande partie de la population.
L'ex-président Hassan Rohani a critiqué la mauvaise gestion de Raïssi, en disant que les ventes de pétrole entraînent un manque à gagner de 100 milliards par an ? Ce montant vous paraît-il plausible ?
Pour le montant, c'est difficile à dire. Mais l'Iran maintenant exporte beaucoup plus de pétrole depuis deux trois ans. À la fin du mandat Trump, il était à 200 000 barils par jour et là il est à 1,4 million. Mais, surtout, il est très délicat pour un pays d'avoir un seul acheteur. Et l'Iran est complètement dépendant, de la Chine en l'occurrence. Les Chinois sont certes des alliés mais ils sont également durs en affaires et lui demandent des remises. Si l'Iran pouvait le vendre sur le marché mondial, il pourrait le vendre au prix fort. Et il y a un autre problème : l'Iran exporte son pétrole vers la Chine, qui le facture en yuans. Et cela oblige l'Iran à utiliser ce compte en yuans pour importer des produits chinois. Il devient donc très dépendant de l'économie chinoise et n'est pas forcément très content de n'avoir qu'un seul fournisseur.