Pourquoi le nouveau président iranien risque de décevoir les espoirs placés en lui
Élu sur des promesses de réformes, Massoud Pezeshkian n'aura pas les mains libres, qui plus est dans un contexte politique délétère. Explications.

- Publié le 14-07-2024 à 08h53

Massoud Pezeshkian, qui prendra début août la succession de feu Ebrahim Raïssi, ne sera probablement pas à la hauteur de l'espoir qu'il a suscité dans une partie de la société iranienne et dans le monde. Le nouveau président, élu le 5 juillet, a promis lors de sa campagne d'améliorer les conditions de vie des Iraniens, d'alléger les sanctions internationales contre son pays, de relâcher l'application du voile obligatoire pour les femmes, ainsi que d'œuvrer à une "détente" avec les États-Unis, ennemi idéologique de la République islamique. Ces positions modérées lui avaient valu l'appui de figures de proue des factions réformatrices et modérées, dont les anciens présidents Mohammad Khatami (1997-2005) et Hassan Rohani (2013-2021) et du chef de la diplomatie de ce dernier, Mohammad Javad Zarif.
Mais si ces points de vue lui ont permis de battre le candidat ultraconservateur Saïd Jalili grâce à un regain de participation (officiellement 39,9 % au premier tour et 48,9 % au second), il semble peu probable qu'il puisse en être le garant sur la longueur. Son action risque d'être parasitée par une Assemblée consultative islamique où les conservateurs règnent en maître. Et davantage encore par les rapports de force entre les factions conservatrices pour la succession du guide suprême Ali Khamenei, 85 ans, véritable chef de l'État et clé de voûte de la République islamique. Et alors que le mouvement national de contestation populaire de 2022-2023 a accentué la rupture entre une grande partie de la population et l'élite dirigeante. Explications.
Une personnalité politique floue
Massoud Pezeshkian, jusqu'alors député, a surtout gagné par contraste face aux autres candidats, tous plus conservateurs… que lui. Ce chirurgien de Tabriz (nord-ouest) est associé aux réformistes depuis qu'il est devenu le ministre de la Santé du président Mohammad Khatami, il y a une vingtaine d'années. Mais cette étiquette reste floue. Certains voient en lui tout au plus un conservateur modéré (comme le très pragmatique Rohani) qui a présenté un discours et une image attrayants pour un électorat en demande de progrès sociétaux. Pourtant, malgré ses précieux appuis acquis dans le camp réformiste lors de la présidentielle, il n'a pas réussi à convaincre son principal dirigeant politique, Mir-Hossein Moussavi, instigateur du Mouvement vert en 2009 (contre la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad).
Ses sympathies notoires avec l'organisation des Gardiens de la révolution, l'armée du régime islamique, jusqu'à revêtir leur uniforme pour marquer son soutien en plein Parlement, jettent aussi le trouble sur son profil. Tout comme le lieu choisi pour son premier discours en tant que président, au très symbolique mausolée de l'ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique… "Cela fait 45 ans que les dirigeants de la République islamique entretiennent la confusion en camouflant leur identité", note le sociologue Majid Golpour, chercheur associé à l'ULB, pour qui Massoud Pezeshkian restera aux ordres d'Ali Khamenei, comme il l'a annoncé publiquement avant et après son élection. "Pendant ce temps, on discute et ça leur permet de gagner du temps sur la réalisation de leurs objectifs ultimes, dont le principal est l'éradication d'Israël".
Une marge de manœuvre réduite
Le président de la République islamique dirige l'action du gouvernement et assure la représentation du guide suprême à l'étranger. Néanmoins, de nombreuses prérogatives importantes échappent à son contrôle, en particulier les grandes orientations stratégiques relatives au programme nucléaire, aux relations diplomatiques ou à l'architecture sécuritaire du pays, lesquelles sont l'apanage du guide suprême. Or, vu la situation très tendue en interne sur les plans politique et social, aucune inflexion notable n'est attendue dans ces domaines. Les États-Unis ont d'ailleurs déclaré lundi ne pas s'attendre à "un changement fondamental dans la direction ou la politique de l'Iran à la suite de cette élection", quand bien même de telles mesures seraient "bienvenues".
"Tout va dépendre de l'agenda et des feuilles de route de Pezeshkian. Mais tout ce que Raïssi avait dans les mains va lui être transmis. Ce sera le même contenu. La seule différence sera peut-être dans le délai et la manière de négocier. Et encore", relève M. Golpour. Le président Pezeshkian devra donner des gages sur ses promesses, qui semblent calquées sur les revendications affichées par le mouvement de contestation de 2022-2023. Mais il devra surtout se mouvoir dans un contexte politique intérieur délétère, où les factions conservatrices se livrent une lutte acharnée pour leurs intérêts propres, "à travers une galaxie de parrains qui infiltrent et pervertissent les organes d'Etat, au profit d'un élargissement progressif de l'axe de la résistance (face à Israël, NdlR), qui assure désormais l'interconnexion des grandes criminalités organisées dans la région".
Une intense bataille des factions
Selon ce chercheur, l'Iran est soumis depuis quelques années à des forces totalitaires de plus en plus puissantes qui ont pour effet de produire une dislocation progressive des institutions de la République islamique. "Sous la présidence de Raïssi, les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire, l'administration… ont été complètement plombés par la corruption et la prédominance des factions et des groupes d'intérêts. Si bien que ce sont désormais les rapports de force entre les acteurs de multiples réseaux mafieux qui prédominent, avec des parrains qui entretiennent le réseau de leurs protégés au sein du Parlement, du gouvernement ou des médias", analyse-t-il. "D'où la nécessité sécuritaire pour la nouvelle diplomatie européenne de redéfinir clairement le concept de terrorisme d'Etat, qui faciliterait la classification de ces organisations".
Seulement, ajoute-t-il, "les factions conservatrices ne parviennent plus à trouver des terrains d'entente. Pire, leurs choix stratégiques sont tellement opposés, y compris au profit des pouvoirs étrangers comme la Russie, qu'ils ont atteint un niveau inédit de confrontation directe", explique Majid Golpour, qui qualifie la situation sécuritaire de "gravissime". "Tout peut survenir à tout moment : des arrestations, des décès, un crash d'hélicoptère… On est en pleine atmosphère de coup d'État".
Un environnement économique vicié
Massoud Pezeshkian a dit vouloir obtenir un allègement des sanctions internationales en vue d'améliorer le quotidien de ses concitoyens. Il pense ainsi stimuler l'économie iranienne en la reconnectant pleinement au marché mondial. Pour ce faire, "l'Iran devrait mener une purge économique contre ses réseaux mafieux et leurs méthodes illégales", affirme le chercheur. Notamment en adhérant à certains instruments financiers internationaux, dont le fameux Groupe d'action financière (Gafi), un mécanisme assurant la protection des économies nationales contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme. Or, la République islamique a développé une "économie de résistance", qui lui permet de s'accommoder des restrictions économiques et financières qui lui ont été imposées depuis son avènement en 1979.
Les Gardiens de la révolution (les pasdarans), connus pour leur implication directe ou indirecte dans les multiples tensions régionales mais aussi en tant que principal conglomérat du pays, constituent l'un des piliers de cette économie "grise". Et des États comme la Chine (qui achète à l'Iran son pétrole à bas prix) et la Russie (qui lui achète des drones et des missiles qu'elle utilise dans sa guerre contre Ukraine) y jouent un rôle grandissant. Y compris à travers des réseaux d'influence au sein même des sphères du pouvoir iranien. "L'Allemagne a introduit une demande auprès de l'Union européenne visant à inscrire les pasdarans sur la liste des organisations terroristes, pour de telles actions commises en Europe. Mais comment pourrait-elle à la fois intégrer cette organisation à cette liste et permettre le commerce avec leurs entreprises ?".
Des relations dégradées avec l'Occident
Les plus optimistes voient en Pezeshkian un nouveau Rohani, capable de ranimer l'accord sur le programme nucléaire en le renégociant avec les grandes puissances. Mais une décennie plus tard, les rapports entre l'Iran et l'Occident, d'une part, et son environnement géopolitique régional, d'autre part, se sont considérablement détériorés. Et davantage depuis le début de la guerre dans la bande de Gaza entre Israël et le Hamas. Outre la stimulation régulière de "l'axe de résistance" à travers son réseau de milices mandataires, l'Iran a mené mi-avril une attaque directe inédite contre Israël. La République islamique s'est aussi écartée comme jamais de l'accord nucléaire de 2015. L'Iran produit désormais de l'uranium enrichi à 60 %, un taux tremplin vers celui nécessaire à l'élaboration de l'arme atomique, et ses stocks dépassent largement les quantités autorisées.
"Pezechkian promet des changements en Iran et des meilleures relations avec les États-Unis, et les Occidentaux en général. Il faut le prendre au mot !", affirme Majid Golpour. "L'Occident doit lui donner des échéances et obtenir des preuves claires des changements proposés dans chaque dossier: commerce, nucléaire, droits de l'homme... Par exemple, il veut promouvoir un business légitime, donc il doit montrer quelles sont des entreprises qui veulent travailler à la régulière". Mais pour ce faire, l'Union européenne doit d'abord obtenir des évaluations de la situation reposant sur ses propres critères et procédures. "C'est pourquoi le contenu du bilan d'étapes que (le Haut-représentant de l'UE aux Affaires étrangères) Josep Borrell va remettre à (sa successeuse) Kaja Kallas pourrait permettre de se distancer des angles morts et des faiblesses de la diplomatie européenne. Et ainsi bâtir une nouvelle diplomatie européenne capable de gagner la bataille planétaire pour la liberté, l'état de droit et la défense des droits fondamentaux".