Que sait-on de l'étudiante qui s'est déshabillée à l'université à Téhéran ?
Plusieurs jours après les faits, encore peu d'éléments sont connus au sujet de la jeune femme filmée en sous-vêtements à l'université Azad de Téhéran, samedi 2 novembre, et dont on est sans nouvelles.
- Publié le 05-11-2024 à 15h10
- Mis à jour le 05-11-2024 à 16h04

Indifférente au regard choqué, moqueur ou hostile des passants, une étudiante patiente devant la faculté des sciences de la prestigieuse université islamique Azad de Téhéran, samedi 2 novembre. Elle ne porte que des sous-vêtements.
La scène, inouïe en Iran, a été filmée depuis une fenêtre de l'université. La première vidéo montre la jeune inconnue assise, puis arpentant le trottoir. Sur la seconde vidéo, elle marche dans la rue, seule, très lentement, avant qu'un van ne s'arrête à sa hauteur. Plusieurs personnes en surgissent et la forcent à y entrer. Depuis, personne ne l'a vue ou entendue.
C'est seulement le 5 novembre que le gouvernement iranien s'est officiellement exprimé au sujet de la jeune femme, par le biais de sa porte-parole Fatemeh Mohajerani : "Elle a été transférée directement du commissariat à l'hôpital et reçoit actuellement des soins. […] Il est encore trop tôt pour parler du retour de cette étudiante à l'université […]".
"Des problèmes psychologiques"
Dans la presse et sur les réseaux sociaux, témoins anonymes et groupes militants tentent de combler ce que les smartphones n'ont pas pu capturer : l'étudiante serait arrivée en classe les cheveux voilés, mais elle ne portait pas le maghnaeh réglementaire. Harcelée par des membres de Basij (une milice créée en 1979 sur ordre de l'ayatollah Rouhollah Khomeini et chargée par l'État du maintien de l'ordre public) qui lui auraient arraché une partie de ses vêtements, elle se serait, en signe de protestation, dévêtue. D'après plusieurs sources, elle aurait été blessée à la tête lors de son arrestation.
Sans surprise, les faits ont été niés par les autorités iraniennes, qui réfutent toute violence. Le porte-parole de l'université, Amir Mahjoub, a pris le parti de décrédibiliser la jeune femme, assurant qu'elle était "sous une forte pression mentale" et souffrait de "problèmes psychologiques" et de "difficultés personnelles". D'après les médias officiels, elle aurait été transférée dans un centre psychiatrique, et, le 5 novembre, plusieurs personnalités publiques se sont exprimées au sujet de la santé mentale déficiente de la jeune femme. De quoi inquiéter, alors que le passage par une institution psychiatrique fait souvent partie de l'arsenal répressif de l'Iran, surtout à l'encontre des femmes.
Surnommée "la fille des sciences et des recherches", du nom de son campus, elle s'appellerait Alou Daryaeri, serait étudiante en littérature, âgée de 30 ans, et d'après les informations de l'université, elle serait divorcée et mère de deux enfants. Un homme, au visage flouté, s'est exprimé en vidéo dans les médias officiels, clamant être "le mari de la femme coupable du crime d'atteinte à la pudeur" et demandant que les vidéos ne soient pas diffusées.
Vague de soutien national et international
D'après la loi iranienne sur le hijab et la chasteté, "la fille des sciences et des recherches" risque une lourde de peine de prison. Amendée en 2023 par le Parlement iranien et approuvée en septembre par le Conseil des gardiens de la Constitution, la loi s'est considérablement durcie pour les femmes. Les nombreux articles prévoient des amendes, interdictions de voyager ou d'utiliser Internet, et des peines allant jusqu'à quinze ans de prison en cas d'action militante, de récidive ou d'intervention d'"agents étrangers". La législation iranienne permet également l'utilisation de caméras et de l'intelligence artificielle pour traquer les infractions, y compris en ligne, d'après un rapport de l'ONG Human Rights Watch publié le 14 octobre.
Ces amendements font suite à la vague de manifestations provoquées par la mort, en septembre 2022, de Mahsa Amini, arrêtée pour "port de vêtements inappropriés" et battue à mort par la police. Le mouvement Femme, Vie, Liberté, né à cette occasion, a été très durement réprimé.
Les vidéos, largement partagées sur les réseaux sociaux, ont provoqué une vague d'émotion et de soutien à l'étudiante, en Iran comme à l'international. Décrite comme "la flamme" qui allait "brûler les racines de l'oppression" par le défenseur des droits de l'homme Hossein Ronaghi, la "fille des sciences et des recherches" a été célébrée pour son courage par de nombreuses personnalités soutenant Femme, Vie, Liberté et a été élevée au rang d'héroïne internationale.
Amnesty International a demandé la libération immédiate de l'étudiante, et la Rapporteure spéciale des Nations Unies pour l'Iran, Mai Sato, a rapidement annoncé sur X qu'elle suivrait de près la situation – sans donner suite pour l'instant.