Sous pression de toute part, l'Arabie saoudite goûte à l'affront d'un isolement imprévu, tant au plan sécuritaire que commercial
La guerre entre les États-Unis et l'Iran a réveillé la guerre au Yémen. Le Royaume se trouve livré à lui-même dans un environnement de plus en plus hostile.

- Publié le 20-09-2026 à 20h04

Jamais, même dans ses pires cauchemars, Mohammed ben Salmane ne s'est trouvé face à pareil affront. Son royaume, gigantesque désert abritant les deuxièmes réserves mondiales de pétrole, est littéralement contraint de couper ses robinets d'alimentation de la planète. Un choc autant qu'un comble pour le premier exportateur mondial incontesté d'or noir et pour son prince héritier, dirigeant de facto de l'Arabie saoudite.
La guerre américano-israélienne lancée le 28 février contre l'Iran, qui a projeté ses drones et missiles contre le Royaume, a réveillé celle du Yémen voisin, dans laquelle, alors tout jeune ministre de la Défense, MBS avait engagé son pays au printemps 2015. En volant au secours du gouvernement yéménite confronté à l'insurrection des Houthis, jamais il n'aurait imaginé que ce conflit, qui sommeillait vaille que vaille depuis le cessez-le-feu de 2022, mettrait son pays sous une telle pression, si longtemps après son lancement.
Après plusieurs attaques ces derniers temps dans le Sud et l'Ouest saoudien, celle de samedi contre Riyad – la première depuis des mois — a confirmé la détermination des Houthis à entraîner le Royaume dans le conflit. Au moins deux missiles balistiques ont visé la capitale saoudienne, dont l'un a provoqué l'explosion d'un réservoir de carburant de l'aéroport international, dont le contenu s'est consumé en créant une énorme colonne de fumée noire.
Après cette attaque, le département d'État américain a partagé samedi un avertissement sur le réseau social X selon lequel le conflit au Moyen-Orient a "le potentiel de connaître une escalade rapide". Une mise en garde qui a, semble-t-il, hâté le retour de Donald Trump à Washington, alors que le président américain devait passer tout le week-end dans la résidence de campagne de Camp David.
Un royaume cerné et à la retenue calculée
Depuis le début des événements, le Royaume des Saoud se contente de défendre son territoire, et de riposter sporadiquement. "Riyad poursuit une double stratégie visant à contenir l'escalade tout en maintenant sa capacité de dissuasion. Le Royaume cherche à protéger sa population, ses infrastructures énergétiques et les lieux saints, sans être entraîné dans une confrontation régionale élargie", explique Marwa Chelkha, chercheuse associée au Cermam (Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen), basé à Genève. "Sa retenue ne traduit donc pas nécessairement une passivité, mais un choix cohérent avec sa priorité de long terme, qui reste la stabilité nécessaire à la mise en œuvre de la Vision 2030 (un plan de diversification économique, NdlR). La difficulté tient à l'étendue du territoire et au nombre d'infrastructures à protéger".
Le tableau d'ensemble est, il est vrai, inquiétant vu du Royaume wahhabite. Celui-ci se retrouve désormais cerné. À l'est, côté golfe Persique, par le blocage du détroit d'Ormuz mis en place depuis mars par l'Iran. À l'ouest, côté mer Rouge, par le blocus de ses ports orchestré par la milice yéménite des Houthis, agissant sous influence de Téhéran. Au sud, par les attaques de drones et de missiles menées sur ses villes par ces mêmes combattants que Riyad affronte depuis le printemps 2015 au Yémen. Et même au nord, d'Irak, d'où est venu l'engin (tiré par une milice pro-iranienne) qui l'a contraint à mettre à l'arrêt son principal oléoduc. Douze cents kilomètres d'un conduit traversant le pays dans sa largeur et par lequel le royaume arabe basculait son pétrole vers sa côte occidentale afin de pallier ses exportations via Ormuz.
Cette semaine, le nombre de transits de navires commerciaux dans le détroit d'Ormuz, via un itinéraire balisé et tarifé par l'Iran, s'est élevé à quelques unités seulement. Avec une moyenne sur dix jours qui ne fait que se réduire. Conséquence : près de sept mois après le début de la guerre américano-israélienne contre l'Iran, les cours du pétrole et les tarifs des carburants sont au plus haut partout dans le monde.
Un isolement sécuritaire et une alliance théorique
L'affront subi par l'Arabie saoudite au niveau de ses exportations se double de l'inconfort d'assurer seul sa défense. Mohammed ben Salmane, qui a rencontré lundi dernier à Djeddah le commandant du CentCom (Commandement central américain), Brad Cooper, puis appelé Donald Tump au téléphone, a vu ses requêtes d'intervention balayée, selon le site américain Axios. "Le déplacement du commandant du CentCom montre néanmoins que Washington souhaite maintenir son soutien et renforcer la coordination sans ouvrir un nouveau front. Les contacts avec les Houthis et l'arrangement conclu en mai 2025 concernant les navires américains contribuent aussi à expliquer cette retenue", estime la spécialiste du Moyen-Orient. A quelque six semaines d'élections de mi-mandat compromises pour les Républicains, le président n'a sans doute aucune envie de lancer son armée sur un nouveau front dans cette région. Et ce, alors que celui avec l'Iran reste fragile.
MBS savait déjà à quoi s'en tenir depuis les attaques de drones de septembre 2019 qui avaient contraint à l'arrêt partiel deux sites pétroliers de son royaume : Washington n'avait pas bougé le petit doigt. Cette "gifle" avait incité Riyad à entreprendre une diversification de ses alliances sécuritaires. C'est dans cet esprit que l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont conclu un accord de défense conjointe début août à La Mecque. Une alliance toute théorique.
Si celui-ci reste sans effet concret jusqu'ici, ses deux partenaires ont réaffirmé leur engagement envers Riyad. La Turquie a annoncé samedi être prête à envisager une "aide militaire" si l'Arabie saoudite connaît des "insuffisances techniques"... "Le pacte de La Mecque prévoit qu'une attaque contre l'un des trois États sera considérée comme une attaque contre tous. Son activation n'est toutefois pas automatique. Le pacte peut néanmoins permettre une assistance technique, logistique ou militaire sans entraîner immédiatement l'envoi de renforts. Son absence d'activation s'explique par le risque d'internationaliser le conflit et de se rapprocher d'une confrontation avec l'Iran", précise Marwa Chelkha. Ainsi, poursuit-elle à titre d'exemple, "le Pakistan dépend du soutien économique saoudien mais partage une frontière avec l'Iran et affronte plusieurs foyers d'instabilité".
Un autre détroit stratégique menacé
Le royaume saoudien fait désormais "l'amère expérience de se retrouver dans un milieu hostile sans réelle capacité de se défendre malgré la multiplication des alliances qui s'avèrent stériles", résume Jean-Paul Ghoneim, chercheur associé à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), à Paris. Selon le chercheur, la progression récente, et rapide, des Houthis vers le détroit de Bab el Mandeb, pose question. Il pointe "le peu de résistance" offert par les troupes du gouvernement yéménite à Mokha et leur retrait de l'île névralgique de Perim qui ont permis aux rebelles Houthis de prendre le contrôle potentiel de Bab el Mandeb.
D'après lui, si les Houthis empêchent la traversée systématique des navires saoudiens dans ce détroit du sud de la mer Rouge, "la situation deviendra vite intenable" pour Riyad, écrit-il dans une note intitulée Le splendide isolement de l'Arabie saoudite" et publiée sur le site de l'Iris. "Ils devront alors s'engager militairement pour dégager cet espace et le libérer seul ou avec des alliés de circonstance mais en ont-ils la capacité ?", interroge ce spécialiste des pays du Golfe.