L'ouverture d'un four crématoire offre parfois de surprenantes découvertes
Les crémations des défunts sont entourées de légendes : les cendres ne seraient pas (uniquement) celles du proche, les cercueils seraient conservés,... Qu'en est-il ? Comment se déroule l'incinération ? Que se passe-t-il après l'exercice des flammes ? Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be s'est rendue dans les coulisses d'un crématorium. Reportage d'ambiance et photos.
- Publié le 30-11-2014 à 12h11
- Mis à jour le 08-03-2015 à 12h08

Les crémations des défunts sont entourées de légendes : les cendres ne seraient pas (uniquement) celles du proche, les cercueils seraient conservés,... Qu'en est-il ? Comment se déroule l'incinération ? Que se passe-t-il après l'exercice des flammes ? Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be s'est rendue dans les coulisses d'un crématorium. Reportage d'ambiance et photos.
Les derniers moments de recueillement auprès du corps du défunt ont pris fin. Les proches ont quitté la salle de cérémonie où, en discours, chansons, photos et surtout en pensées, ils se sont replongés dans les souvenirs. Ils sont maintenant conviés à patienter à la cafétéria. Pendant ce temps, Didier s'active au sol-sous, dans ce que le personnel du crématorium des "Blancs Arbres", à Frasnes-lez-Anvaing, qualifie de "partie technique".
En pressant un bouton, ce pompier de formation fait descendre le cercueil d'un étage via un système d'ascenseur. Poussant le chariot à l'autre extrémité du couloir, il dégarnit la bière de ses couronnes de fleurs. Ensuite, avec la dextérité que prodiguent les années d'expérience, il ôte les poignées et décorations du coffre. "A cause de leur toxicité, ces éléments ne peuvent passer dans le four", précise-t-il.

En ouvrant la porte de la salle dédiée à l'introduction du cercueil dans le four, la chaleur prend à la gorge. "Un four est en marche et l'autre est préchauffé à 850 degrés, près à accueillir ce cercueil-ci", détaille Didier en déplaçant le chariot. L'endroit est spacieux et épuré. Il se compose de deux portes et d'une table mobile.
"S'ils le désirent, les proches peuvent descendre ici, assister à ce moment en s'installant dans la salle connexe, qui est séparée par une vitre", explique Ilse Buyens, la gestionnaire des lieux. "Au cas où ils seraient nombreux à vouloir regarder, nous proposons à certains de s'installer dans une pièce à l'étage, où un écran retransmet en direct cette introduction dans le four. Mais peu de gens demandent à descendre. Voir le cercueil pour la dernière fois dans la salle de cérémonie laisse un meilleur souvenir…", assure Ilse.
Au même moment, Didier prévient que le four est prêt. Un signal a précisé que la température était idéale et le foyer complètement vide. L'opérateur fait alors passer le cercueil du chariot à la table d'introduction. Méticuleux, il veille à ce que la bière soit correctement alignée. Pour ce faire, il l'enlace délicatement des deux bras, apposant son torse sur le couvercle. Comme une sorte de dernière étreinte avant la disparition finale. Le geste est attentionné, touchant.
Il dépose ensuite, sur le cercueil, une pierre numérotée qui résiste à la chaleur. Après l'incinération, elle sera récupérée et déposée dans l'urne. "Cette pastille agit sous forme de preuve de traçabilité, car certains s'imaginent que ce n'est pas le bon corps dans le four", regrette Ilse Buyens. Elle ajoute : "Parmi les autres rumeurs qui circulent, il en est une qui stipule que nous sortons le corps. Je peux vous assurer que nous ne voyons jamais un corps. Et que, jamais, nous n'ouvrons le cercueil".

"C'est maintenant la chaleur qui va produire son effet, et non les flammes, comme certains le pensent", souligne Didier, en regagnant la salle qui se trouve à l'arrière des fours. "L'introduction se fait à 850 degrés mais ça monte rapidement à plus de 1000 ! Et ce, durant 1h30. Pour les défunts plus corpulents, l'incinération est plus longue, car nous débutons à une température plus basse, le corps devant être brûlé de façon plus maîtrisée, à 'plus petit feu'. Autrement, nous risquons un choc thermique ! Car il faut savoir que toute incinération est suivie d'une période de refroidissement de 30 minutes."
Un autre risque apparaît lorsque le défunt porte un pacemaker, une pile au lithium ou un briquet. Avec la chaleur, ces éléments explosent et peuvent causer de fameux dégâts. Le souffle pouvant occasionner des dégradations voire la destruction du four. Ilse Buyens explique que cela a évidemment des conséquences tragiques. "La famille du défunt peut être traumatisée par un tel incident. Ensuite, cette situation nécessite un arrêt complet de l'appareil. Résultat : cela engendre des retards dans le déroulement de la journée, ce qui est vraiment délicat à annoncer aux familles suivantes et qui entache le deuil. Ces appareils doivent donc absolument être retirés avant d'arriver au crématorium."
Evidemment, la combustion d'un corps et d'un cercueil engendre des émanations toxiques. Aux "Blancs Arbres", avant qu'elles ne soient soufflées par les cheminées, les fumées passent par un système de filtration qui limite les rejets polluants et qui aspire les odeurs. Une cuve réceptionne également les restes toxiques qui sont ensuite envoyés dans des firmes spécialisées dans ce type de traitement.

Après s'être assuré, via l'œilleton, que la combustion se déroule comme prévu, Didier scrute sur son écran de contrôle le temps qu'il reste. "Bon, le processus se termine, je vais vous demander de sortir, par respect pour le défunt." Une fois les cendres raclées, certains os pas tout à fait calcinés passent dans une broyeuse, afin que tous les restes soient pulvérisés en une fine poudre. Ensuite, les cendres sont placées dans un scellé. "Pour un corps d'une septantaine de kilos, auxquels il faut ajouter les 30 kilos du cercueil, je recueille finalement entre 1 et 1,5 kilo de cendre", évalue Didier. "Le reste part en fumée…", lâche-t-il, pragmatique.
Lorsqu'il ouvre le four, à l'issue du refroidissement, Didier fait parfois de surprenants découvertes. "Je retrouve certains objets du défunt ! Vous voyez, nous avons un 'musée' ici", s'amuse-t-il en désignant une étagère sur laquelle sont déposés ces éléments qui, comme les souvenirs, survivent à la personne décédée. Certains, comme des prothèses, des dentiers, des bouts métalliques de chaussures de sécurité ou des branches de lunettes, sont assez prosaïques. D'autres procurent des frissons, par la symbolique qu'ils renferment en eux-mêmes. Comme ces porcelaines glissées dans la poche du proche, ultime trace d'une passion. Ou ces paires de ciseaux, synonymes de décès lors d'une opération. Ou encore cette dernière brique qu'un maçon a souhaité garder auprès de lui dans son dernier voyage.

Reportage : Jonas Legge
Photos : Christophe Bortels