COP 21: A Paris, l'argent, nerf de la lutte climatique
Les négociations sont entrées dans la phase politique, mais les progrès restent lents. Les questions d'argent ravivent certaines dissensions Nord-Sud.La présidence française veut "une vision d'ensemble" sur un texte d'accord mercredi.
- Publié le 07-12-2015 à 21h46
- Mis à jour le 08-12-2015 à 14h47

Pas d'argent, pas d'accord." S'il fallait résumer en une phrase les négociations climatiques actuellement en cours à Paris, c'est sans doute celle-ci qui s'imposerait. Alors que les ministres de l'Environnement se sont succédé à la tribune ce lundi, le toilettage du brouillon d'accord par les groupes de travail mis sur pied par la présidence française (qui pilote la conférence) progressait lentement, même si l'ambiance générale demeure positive. Sans surprise, les habituels sujets de contentieux de ces négociations refont surface. Et parmi ceux-ci, la question du financement international de la lutte contre les dérèglements climatiques demeure extrêmement sensible.
Briser le "mur"
" Le principal point de blocage porte sur la différenciation de traitement entre les pays industrialisés et les autres ", commente l'ancien ministre français Pascal Canfin, auteur d'un rapport sur les moyens de mobiliser le financement climatique. " Les Etats-Unis , poursuit-il , ont comme priorité numéro 1 de briser cette frontière historique alors qu'une grande partie des pays émergents ont comme priorité de conserver cette ligne de démarcation." Aux yeux des pays du Sud en effet, il incombe aux pays riches, historiquement responsables du phénomène du réchauffement climatique, de mettre la main à la poche. Mais si ces derniers ont pris des engagements dans ce sens lors du sommet de Copenhague, en promettant de mobiliser annuellement 100 milliards de dollars d'ici à 2020 pour aider les pays en développement, ils n'entendent pas "banquer" éternellement. A tout le moins, pas tout seuls.
Bien que nettement insuffisant au regard des investissements qui devront être consentis, ce chiffre de 100 milliards est devenu une sorte de totem. Les pays en développement estiment que cette enveloppe constitue une base minimale appelée à augmenter après 2020. Certains d'entre eux souhaitent ainsi que soit établi un échéancier auquel seraient accolés des objectifs chiffrés à respecter au cours des prochaines décennies. De leur côté, les pays industrialisés considèrent que la base des donateurs appelés à financer ces efforts devra être élargie aux nouvelles puissances économiques - comprenez la Chine, l'Inde, le Brésil, les pays du Golfe… - et celles en devenir.
" C'est un sujet majeur qui est davantage une question de géopolitique que de climat" , souligne encore notre interlocuteur. " Le grand paradoxe, c'est que la plupart des pays émergents concernés contribuent déjà au financement des pays en développement, parfois de manière très importante. Le débat ne porte donc pas tant sur la question d'engager des budgets supplémentaires pour le climat, mais sur le fait de reconnaître ou pas leur nouveau statut dans un cadre multilatéral. "
Pour éviter de s'enferrer à nouveau dans cette impasse, les négociateurs envisagent donc une formulation reconnaissant l'engagement des pays industrialisés à assumer leurs responsabilités sur cette question financière tout en "invitant" diplomatiquement toutes les parties en capacité économique de le faire à se joindre progressivement à ces efforts.
L'adaptation mal lotie
Parallèlement à cette discussion, la question de la destination de ces financements fait également l'objet d'un débat entre les pays émergents et les pays les moins avancés, explique par ailleurs M. Canfin. Ces derniers, et notamment le groupe africain, exigent en effet qu'au moins un tiers de ces fonds (contre 16 % actuellement) soient consacrés aux mesures d'adaptation des Etats les plus pauvres et les plus vulnérables. Des investissements indispensables mais qui n'attirent guère le secteur privé. Or, cet enjeu n'est pas la priorité première des grands émergents qui pour leur part ont surtout besoin d'argent pour poursuivre leur développement économique tout en réduisant leurs émissions de gaz à effet de serre (lire le papier sur l'exemple indien ci-contre). Et les pays industrialisés, pour leur part, n'accepteront d'orienter davantage leurs aides vers l'adaptation qu'en contrepartie de l'élargissement de la base des pays donateurs…
Restera enfin à définir les outils permettant de dégager ces nouveaux moyens financiers : taxe sur les transactions financières ? Sur le transport international par avion ou bateau ? Marché carbone ?... Les pistes ne manquent pas, mais ce travail ne débutera qu'une fois les lumières du sommet de Paris éteintes. Et le nouveau chemin à parcourir sera assurément long et parsemé d'embûches.
Des stress tests CO2 pour les banques ?
Lutter contre le réchauffement climatique, c'est un fait, exige de laisser dans le sous-sol une partie conséquente des ressources fossiles encore disponibles et de réorienter les sommes colossales consacrées au financement de ce secteur vers la transition énergétique.
En Belgique pourtant, une dizaine de grandes banques - dont l'Etat est parfois actionnaire - ont continué à massivement financer les entreprises exploitant les énergies fossiles au détriment des celles actives dans les énergies renouvelables. Entre 2004 et 2014, celles-ci ont contribué à financer le secteur fossile à hauteur de 268 milliards d'euros, alors que dans le même temps 35 milliards à peine ont été investis dans le renouvelable, selon une évaluation du Fair Finance Guide International .
Une situation contradictoire avec les ambitions environnementales affichées par notre pays, juge le groupe Ecolo à la Chambre. Cette exposition financière dans des sociétés dont la valeur sera, à court ou moyen terme, mise à mal par les mesures de lutte contre le réchauffement climatique constitue en outre un risque économique important, estiment les écologistes, qui pointent par ailleurs du doigt le lien entre certains pays producteurs de pétrole et le terrorisme international.
Pour corriger le tir, les Verts s'apprêtent donc à déposer une proposition de loi devant le Parlement fédéral. " Ce texte vise à obliger les établissements bancaires à indiquer clairement leur exposition au "risque carbone" dans leur bilan annuel. Il demande en outre à la Banque nationale d'effectuer un "stress test CO2" permettant d'évaluer le niveau de danger auquel sont exposés ces établissements. Il faut intégrer cet enjeu dans le cadre des règles prudentielles de la même manière que l'on exige des banques qu'elles aient une proportion suffisante de fonds propres par rapport à l'ensemble de leurs encours" , commente le député Georges Gilkinet, qui souligne que la Banque d'Angleterre s'est de son côté emparée de cette question .
In fine, ajoute-t-il, l'objectif est de rendre obligatoire la sortie progressive des investissements bancaires dans les énergies fossiles "en les ramenant au minimum nécessaire, mais en ne permettant plus des positions offensives uniquement motivées par le profit à court terme" . "A Paris, Charles Michel a affiché l'engagement de notre pays dans la lutte climatique. Il faut donc se servir de tous les leviers afin que nos actions soient cohérentes avec le discours " , conclut-il.