Les mails secrets qui révèlent les tentatives de Monsanto pour influencer les scientifiques
- Publié le 25-08-2017 à 07h11
- Mis à jour le 25-08-2017 à 07h15

Le Roundup est-il cancérigène ? C'est la question au cœur d'un procès opposant actuellement aux Etats-Unis le géant américain des pesticides Monsanto à un millier de personnes ayant été - soit elles-mêmes soit leurs proches - atteintes d'un lymphome non-Hodgkinien, un cancer touchant le système lymphatique.
Les plaignants - des agriculteurs -, ont utilisé pendant des années le Roundup, un herbicide à base de glyphosate, produit phare de Monsanto. Les cas sont disséminés entre la cour fédérale de San Francisco et des tribunaux dans le Missouri, le Delaware et l'Arizona. Pas moins de 75 documents relatant des échanges internes de l'entreprise ont été publiés le 1er août sur le site des avocats des parties civiles, le cabinet Baum, Hedlund, Aristei&Goldman (BHAG). Ils révèlent des tentatives d'influencer la communauté scientifique.
Monsanto a rapidement dénoncé la publication de ces mails confidentiels. "Les avocats des plaignants ont décidé de violer les règles du tribunal et de publier des documents pour faire leur procès auprès de l'opinion publique. C'est malheureux", déplore Scott Partridge, le vice-président en charge de la stratégie de la firme. Michael L. Baum, associé gérant du cabinet qui défend les plaignants, nous explique : "Nous avons déposé une requête pour demander à ce que les documents produits lors des divulgations deviennent publics. Nous en avons informé Monsanto le 30 juin. Nous les avons rencontrés pour examiner les documents un par un. Ils ont refusé de le faire. Ils avaient 30 jours pour contester notre requête."
La polémique Séralini
Monsanto commence la commercialisation du Roundup en 1974. Dès 1996, l'entreprise de biotechnologie développe des variétés de maïs et de soja transgéniques, capables de résister au Roundup. Le brevet d'utilisation du glyphosate tombe dans le domaine public en 2000. Aujourd'hui, c'est l'herbicide le plus utilisé dans le monde. Depuis les années 70, de nombreuses études ont tenté de déterminer s'il était cancérigène ou non, sans tomber d'accord.
En 2012, le professeur Gilles-Eric Séralini, biologiste à l'université de Caen, publie une étude sur le Roundup et le maïs transgénique NK 603, dans la revue scientifique "Food and Chemical Toxicology". Elle détermine que ces deux substances provoquent, chez des rats exposés pendant deux ans, de graves perturbations hépatiques, rénales, hormonales et l'apparition de tumeurs mammaires. Les messages internes de Monsanto de l'époque, rendus publics par Baum Hedlund, montrent une claire volonté de mettre en place une campagne médiatique pour discréditer cette étude. Monsanto a demandé à des experts se revendiquant indépendants d'inonder de lettres le rédacteur en chef de "Food and Chemical Toxicology" pour demander le retrait de l'étude de Séralini. Avec succès.
David Saltmiras, scientifique employé par Monsanto, s'en vante même dans un mail : "J'ai aidé à l'envoi de nombreuses lettres d'experts indépendants au rédacteur en chef, qui furent ensuite publiées, reflétant les nombreuses défaillances, la mauvaise conception, le rapport biaisé et les statistiques sélectives employées par Séralini." Monsanto a même fini par rallier le rédacteur en chef de la revue, Wallace Hayes. Quelques semaines avant la publication de l'étude, fin août 2012, il était devenu consultant pour la firme agro-industrielle. Dans un autre mail, David Saltmiras avoue : "Durant la période de publication de l'étude Séralini fin 2012, j'ai mis à profit ma relation avec le rédacteur en chef du journal […], et j'ai fait la liaison entre Monsanto et le journal." Début août, dans le "New York Times", Hayes se défend : "Monsanto n'a joué aucun rôle dans la décision qui a été faite de retirer (l'étude). Ce fut basé sur des avis que j'ai reçus de quelques personnes très respectées et aussi de ma propre appréciation." Même discours du côté de Monsanto : "Plusieurs sources ont fait remarquer au rédacteur en chef que les données scientifiques étaient fausses. Après un examen plus poussé, il a indépendamment décidé de retirer l'étude", explique Scott Partridge. Et d'ajouter : "Oui, il travaillait pour Monsanto à l'époque, mais cela n'avait aucun lien…" Autre affaire évoquée dans ces documents internes, celle qui concerne le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence intergouvernementale, créée en 1965 par l'Organisation mondiale de la santé. En 2015, il décide de classer le glyphosate, l'ingrédient actif du Roundup, comme "probablement cancérigène pour les humains". Une décision basée sur "des preuves limitées de cancers chez les humains et des preuves suffisantes de cancers chez les animaux de laboratoire", assure le CIRC. En tout, il y a cinq catégories, allant de "cancérigène pour l'homme" (1) à "probablement non cancérigène" (4).
Tribune avec l'aide de Monsanto
Pour la première fois, une agence, dépendant de l'OMS, déclare le glyphosate cancérigène. "Après cette classification, le CIRC a été la cible d'un nombre d'attaques sans précédent, cherchant à détruire sa crédibilité", nous raconte le docteur Kurt Straif, directeur au CIRC. "Ces attaques n'étaient pas sans rappeler les stratégies utilisées par l'industrie du tabac il y a quelques décennies." Du côté de Monsanton, on dénonce : "Ils ont seulement rendu des conclusions, sans faire de tests, sans mener d'études, seulement en examinant la littérature scientifique", dit Scott Partridge. Le groupe de travail se base sur "des rapports publiés ou acceptés pour publication" et "des données gouvernementales publiques", et non sur des études internes. Et "certaines des études examinées concluaient que le glyphosate n'est pas dangereux. Le CIRC a trié, regardé des données isolées, et construit un argumentaire qui allait dans le sens de la conclusion qu'il voulait."
Le représentant du CIRC se défend : "Nous avons regardé environ 1 000 études. Des enquêtes sur des agriculteurs au Canada, en Suède et aux Etats-Unis ont montré que les personnes exposées via leur travail avaient des risques plus élevés d'avoir un lymphome non Hodgkinien." En 2015, lorsque le CIRC publie sa monographie, Monsanto contacte Henry Miller, un universitaire et partisan des OGM, et lui demande s'il serait intéressé pour écrire un article critiquant la décision. Réponse de Miller, publiée dans les documents du procès début août : "Je serais d'accord si je pouvais commencer à partir d'une ébauche de bonne qualité." A l'aide du texte fourni par Monsanto, il publie une tribune sur le site de Forbes, sans aucune mention de l'implication de l'entreprise. Depuis la publication des mails, l'article en question a été retiré du site.
Des tests sur le Roundup ? "Vive inquiétude"
Monsanto a toujours affirmé que le Roundup était sans danger. "Le produit chimique le plus sûr de l'histoire", vante Scott Partridge. Pourtant certains documents soulèvent le doute. En 2003, le docteur Mark Martens, employé de Monsanto, écrit dans un mail : "Si quelqu'un venait me voir et me disait qu'il souhaiterait effectuer des tests sur le Roundup, je sais comment je réagirais : avec une vive inquiétude." C'est ce qui a poussé les avocats des plaignants à rendre ces échanges publics. "Nous voulions montrer aux autorités ce que Monsanto fait, explique Michael L. Baum, qui a envoyé les documents au Parlement européen.
Cette affaire arrive à un moment décisif. Dans l'Union européenne, les Etats membres devront voter en septembre pour décider si la substance doit être ré-autorisée ou non, pour une période de 10 ans. Pour prendre leur décision, ils doivent se référer aux conclusions de deux agences : l'Agence européenne des produits chimiques et l'Agence européenne de la sécurité des aliments. Elles ont toutes deux jugé le glyphosate sans danger, en se basant entre autre, sur des études fournies par des entreprises privées.
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