Les acteurs du bien-être animal alertent sur les hypertypes : "On crée des animaux malades pour satisfaire un phénomène de mode"
Les chiens et chats présentant des caractéristiques physiques extrêmes rencontrent un succès croissant, malgré les dangers que font peser ces caractéristiques sur leur santé.
- Publié le 13-06-2024 à 13h50

Des chiens aux pattes si courtes qu'ils ne parviennent plus à courir, des molosses qui ne peuvent pas respirer sans laisser s'échapper un ronflement à cause de leur museau écrasé, des chats kangourous aux membres difformes ou des chihuahuas aux yeux globuleux à l'extrême… Le secteur de la protection animale n'en peut plus de ces animaux mal fichus mais qui rencontrent un succès croissant, au point de faire oublier à quoi doit ressembler un animal aux caractéristiques normales.
Depuis plusieurs années, les représentants des éleveurs, vétérinaires et responsables de refuges tentent d'alerter la population et les autorités sur le phénomène des hypertypes, ces caractéristiques physiques poussées à l'extrême pour répondre aux attentes des acheteurs d'animaux de compagnie.
Une longue histoire de sélection et de domestication
Tout au long de leur domestication, des animaux ont été sélectionnés et reproduits sur base de critères estimés pertinents par l'humain. Au fil du temps des centaines de races de chiens, de chats et d'animaux de ferme présentant des caractéristiques comportementales ou physiques répondant à nos besoins ont ainsi vu le jour.
L'homme a par exemple créé des chiens capables de se glisser dans des terriers pour aller récupérer les proies des chasseurs, des vaches rustiques capables de s'adapter à des conditions météorologiques humides et froides et des chevaux à la musculature imposante parfaitement adaptée au travail dans les champs.
Au fil du temps, ces caractéristiques ont été intégrées dans des standards de race, qui décrivent l'idéal vers lequel chaque individu devrait tendre aussi bien au niveau de ses caractéristiques physiques (forme et taille du corps, structure du crâne, longueur de la queue, couleur du pelage…) que de ses traits de caractère (docilité, endurance…).
Des normes qui sont fixées par les éleveurs et les éleveuses d'une race spécifique et inscrite dans une convention. Mais à force de vouloir créer des animaux présentant des caractéristiques toujours plus appuyées, des animaux présentant des caractéristiques dangereuses pour leur santé ont vu le jour.
"Dans le domaine de l'élevage, félin comme canin, on trouve certains éleveurs peu scrupuleux, qui, sous la pression de phénomènes de mode, ont tendance à opérer des sélections sur base de certaines caractéristiques physiques sans réfléchir aux conséquences que cette sélection a sur la santé de l'animal", dénonce Philippe Henry juge international d'exposition canine et formateur des éleveurs et des juges de la Société Royale Saint-Hubert.
"L'exemple classique, ce sont les chiens et chats brachycéphales, c'est-à-dire avec une face écrasée comme les bouledogues, les carlins ou les cavaliers King-Charles. Les amateurs d'animaux souhaitent avoir des animaux au museau toujours plus écrasé pour des raisons esthétiques mais chez les chiens, cet aplatissement du museau a pour conséquence un rétrécissement des voies respiratoires qui diminue l'oxygénation, ce qui entraîne des difficultés respiratoires et provoque des problèmes cardiaques", poursuit l'expert.
Autre exemple typique : les chihuahuas à la tête toujours plus petite et aux yeux toujours plus exorbités. "On veut des chihuahuas à la tête en forme de pomme. Résultat : on se retrouve avec des chiens aux yeux exorbités. J'ai connu un chien qui s'est retrouvé avec l'œil complètement sorti de son orbite suite à une collision avec un meuble", dénonce Philippe Henry.
Des problèmes de dos, d'articulations et d'équilibre
Chez les grands chiens hypertypés, ce sont surtout les problèmes de dos, d'articulations et d'équilibre qui sont évoqués.
"Prenez, le berger allemand… Il n'a jamais été question dans les standards de la race d'avoir des chiens avec un dos plongeant comme on peut en voir aujourd'hui. Dans le standard de la race, les bergers allemands ont le dos droit. Mais certains éleveurs ont commencé à favoriser les individus avec le dos incliné et on se retrouve maintenant avec des animaux qui ont l'arrière-train presque au niveau du sol. Résultat, ces chiens ont des problèmes d'équilibre et ne savent plus marcher correctement", illustre Philippe Henry.
Ces malformations, sont visibles, selon lui, jusque dans les expositions canines, ces concours de beauté pour chiens auxquels Philippe Henry participe en tant que juge depuis des années et qui sont pourtant censées valoriser les animaux les plus conformes aux standards des races.
En avril dernier, le gouvernement wallon a adopté un arrêté visant à mettre un frein aux dérives liées aux hypertypes. Celui-ci comprend une liste de races pour lesquelles un dépistage des affections héréditaires est nécessaire, l'interdiction de reproduction pour plusieurs races de chats – dont le Scottish Fold, souffrant d'un déficit de cartilage, le Munchkin un chat à pattes courtes, une caractéristique due à une malformation associée à des problèmes osseux et rachidiens ou le Manx, un chat sans queue -, de même que l'interdiction de la publicité et l'exposition d'animaux portant une affection héréditaire préjudiciable au bien-être animal.
Mais pour Philippe Henry, le public a également une responsabilité. "On doit sensibiliser le grand public à cette problématique car elle est directement liée à ses attentes. On doit aussi faire comprendre aux éleveurs, aux juges d'exposition et aux vétérinaires qu'ils ont un rôle à jouer pour revenir à des animaux sains et conformes aux standards."
