Face au risque d'extinction de masse, les mesures de préservation portent leurs fruits
Des chercheurs alertent sur le risque d'une sixième extinction de masse. Heureusement, le déclin des espèces n'est pas encore inéluctable.
- Publié le 05-07-2024 à 13h17

La sixième extinction de masse est-elle déjà en cours ? Ce déclin irréversible de la biodiversité qui menacerait la survie de la majorité des espèces végétales et animales, à commencer par la nôtre, fait l'objet d'une attention croissante des scientifiques. Pour Benoît Fontaine, ingénieur de recherche au Centre d'écologie et de conservation (Cesco), si le scénario catastrophe n'est pas inéluctable, nous nous en approchons dangereusement.
"On n'a pas encore perdu les trois quarts des espèces vivantes au cours des derniers siècles. Mais on en prend le chemin. Énormément d'espèces sont en train de disparaître et le taux d'extinction observé est plus élevé qu'à la normale. Si cela continue comme ça, on pourra parler de sixième extinction de masse", explique-t-il.
Les scientifiques disposent de plusieurs outils pour évaluer le nombre d'espèces éteintes et la bonne santé (ou non) des écosystèmes. Il ne suffit pas en effet d'additionner les espèces éteintes pour se faire une idée précise de la situation.
"Comptabiliser les espèces éteintes n'est pas un bon outil parce qu'il y a énormément d'espèces pour lesquelles nous n'avons pas d'informations. En fait, la plupart des espèces qui peuplent la terre ne sont pas encore connues et même parmi les animaux et végétaux qui ont déjà été identifiés, il y en a énormément pour lesquels on sait très peu de choses", explique le scientifique.
"Prenons l'exemple d'une araignée des hauts plateaux de Bolivie. Si nous voulons nous assurer qu'elle n'est pas éteinte, le seul moyen est d'aller sur le terrain et de la chercher. Mais si on ne la trouve pas, cela ne veut pas dire qu'elle est éteinte. Ça veut peut-être simplement dire que nous avons mal cherché. S'assurer qu'une espèce a disparu demande donc beaucoup d'efforts, des efforts qui sont impossibles à mettre en place pour les millions d'espèces identifiées. Bref, pour mesurer la biodiversité, on doit recourir à d'autres approches."
Des données fiables via des modèles mathématiques
En revanche, en travaillant sur de petits échantillons d'espèces et en mesurant la proportion d'espèces éteintes parmi cet échantillon avant d'extrapoler les résultats à des populations plus grandes, les scientifiques obtiennent des données plus fiables.
Une autre approche, basée sur la théorie selon laquelle plus un habitat est étendu, plus il abrite d'espèces, permet également d'obtenir des résultats intéressants." En se basant sur cette théorie, on sait que quand on perd cent hectares de forêt tropicale, on peut estimer qu'on perd cent espèces, même si celles-ci n'ont pas été identifiées", illustre le chercheur. "Avec ces deux approches, et d'autres encore, nous avons donc la possibilité d'inférer les proportions d'espèces qui sont en train de disparaître. Toutes les approches dont disposent les scientifiques donnent des résultats convergents et montrent qu'énormément d'espèces sont concernées."
Une question de survie pour l'humanité
Ces considérations peuvent sembler très éloignées de notre quotidien. La disparition d'une araignée des hauts plateaux de Bolivie ne paraît pas bien grave en soi. Mais si les extinctions continuent à se multiplier, c'est bel et bien l'avenir de l'humanité qui est en jeu. "Si on perd une espèce, ça ne va rien changer à notre vie. Mais plus on en perd, moins ça ira. L'image de l'avion me paraît très parlante : si on enlève un rivet à un avion, il continue à voler, idem avec deux rivets, trois rivets… mais si l'avion continue à perdre des rivets, il finit par se disloquer et tomber. C'est exactement ce qui est en train de se passer dans la nature. Or on a besoin de la nature pour produire de l'oxygène, on a besoin de micro-organismes pour avoir des sols de bonne qualité et cultiver nos aliments. Les humains font partie de la biodiversité. Ils ont aussi besoin d'argent, certes. Mais ils ne peuvent pas manger cet argent."
Face à ce constat peu réjouissant, il existe heureusement des solutions qui permettent d'obtenir des résultats à très court terme. "L'exemple le plus connu est celui du faucon pèlerin. C'est une espèce qui a beaucoup souffert aux États-Unis et en Europe de l'usage de certains pesticides et du DDT, une substance qui s'accumule dans toute la chaîne alimentaire et se traduit chez les faucons par des coquilles très fragiles et une diminution de la fertilité. Il a suffi d'interdire cette substance pour que les populations de faucons repartent à la hausse", indique Benoît Fontaine.
Autre exemple : l'arrêt de la chasse à la baleine, qui s'accompagne d'une hausse immédiate des effectifs.
En Belgique aussi, des mesures locales portent leurs fruits. "Comme aux États-Unis, l'interdiction du DDT associée à des mesures de protection a permis aux faucons pèlerins de faire leur retour. Ils avaient disparu dans les années 70 mais ils ont fait leur retour chez nous en 1994. On le voit aussi avec des oiseaux comme les hérons et les grandes aigrettes qui se portaient très mal. Des sites protégés ont permis à ces grands oiseaux de mieux se porter", observe le biologiste Corentin Rousseau (WWF). Un peu plus loin en Europe, des mesures de conservation ont permis une augmentation des populations de lynx ibérique.
Il y a encore du boulot
"Quand il y a une cause unique au déclin, c'est très simple : il suffit d'éliminer cette cause pour que l'espèce se porte mieux. Mais quand les causes sont multiples comme un habitat largement dégradé, l'usage de substances chimiques, un mode d'agriculture intensif, c'est nettement plus difficile. Cela nécessite un changement plus profond", souligne le biologiste.
"Le meilleur exemple, c'est l'impact de l'agriculture industrielle sur la biodiversité, et en particulier sur les oiseaux. La cause du déclin des oiseaux en Europe, c'est l'agriculture industrielle liée aux grandes parcelles, à la mécanisation et aux pesticides. Et ces facteurs sont directement liés à nos modes de consommation. Pour que les campagnes redeviennent accueillantes pour la biodiversité, des changements systémiques sont nécessaires et il y a encore du boulot !", conclut Benoît Toussaint.
