La science est sans appel : les adolescents sentent la chèvre
Les odeurs sont omniprésentes dans nos vies quotidiennes et influencent souvent nos comportements en toute discrétion.
- Publié le 07-09-2024 à 19h13

Si vous avez un enfant adolescent à la maison, il est possible que vous sentiez qu'il sente la chèvre. Il est possible qu'il le sente aussi et, dans ce cas, il sent que vous sentez qu'il sent la chèvre. Bref, tout le monde sent la chèvre.
Une nouvelle recherche publiée dans Nature a confirmé que cette impression olfactive n'était pas qu'une impression. Des scientifiques ont en effet étudié les odeurs corporelles des enfants (0 à 3 ans) et des adolescents post-pubères (14-18 ans). Leurs conclusions sont sans appel : les adolescents sentent la chèvre et les stéroïdes. Pour la chèvre, ce sont les acides carboxyliques qui donnent les odeurs de fromage puant, de sueur ou de bouc. Pour les stéroïdes, ce sont les androsténones et androsténols, qui donnent des odeurs de musc, d'animal excité ou d'urine. Bref, ça sent pas la rose.
Filles et garçons dans le même sac
L'étude voulait comprendre le changement d'odeur qui se produit à la puberté et qui affecte les relations parents-enfants. Le bébé sent (dans l'ensemble, disons…) délicieusement bon, tandis que l'ado sent (parfois) atrocement mauvais. Et sans vraiment s'en rendre compte, on tient parfois un peu ce dernier à distance. Dorénavant, on sait que les adolescents sentent naturellement la sueur, sans forcément être en sueur. Le protocole expérimental valait son pesant de cacahouètes. Les participants avaient reçu des tee-shirts sur lesquels on avait cousu un carré de tissu de 10 cm x 10 cm, juste à hauteur des aisselles, afin de prélever les échantillons odorifiques pendant une nuit. L'étude a enrôlé 36 participants, parmi lesquels on dénombrait 18 nourrissons (9 filles et 9 garçons) âgés de 0 à 3 ans, et 18 enfants post-pubères (9 filles et 9 garçons) âgés de 14 à 18 ans.
La surprise est que tous les adolescents sentent la chèvre, tant les jeunes filles que les jeunes garçons, même si les garçons sentent plus la chèvre que les filles. Les deux sexes connaissent en effet des changements hormonaux pendant la puberté qui activent les glandes apocrines situées principalement sous les aisselles et dans les régions génitales. Ces glandes produisent une sueur riche en lipides et en protéines, sueur qui est dégradée par des bactéries sur la peau, générant des composés odorants tels que les acides carboxyliques et les stéroïdes dont on a parlé.
Cette affaire de chèvre qui pue ne doit pas donner une mauvaise image de ces animaux pourtant sympathiques. La science a notamment remarqué que les chèvres étaient très intelligentes. Sentir la chèvre, c'est sentir l'Einstein du règne animal. Les chèvres sont capables de résoudre des problèmes complexes, de mémoriser des solutions, mais aussi de tricher de manière consciente. Lors d'expériences avec des bergers, les chèvres jouaient à une sorte d'"un, deux, trois, piano". Lorsque les bergers marchaient avec les chèvres (et sans chien de troupeau), celles-ci suivaient docilement la promenade. Dès que le berger prenait un peu d'avance, bardaf elles s'égayaient sur les bas-côtés. Quand le berger faisait mine de se retourner, les chèvres reprenaient position sur la route.
Un petit parfum de livre autour du troisième âge
Pour revenir à nos adolescents aux odeurs de bouc, veillons à ne pas leur jeter trop vite la pierre. Si les adolescents sentent la chèvre, les personnes âgées sentent la bibliothèque. Ce n'est pas parce qu'elles ont lu beaucoup de livres, c'est parce qu'en vieillissant le corps dégage un aldéhyde insaturé qui s'appelle le non-2-énal, qu'on assimile notamment à l'odeur de vieux livre ou de bibliothèque.
L'astuce est que comme tous les composants chimiques, le non-2-énal n'est pas associé à une odeur en particulier mais à une palette d'odeurs. Parfois, on le décrit comme un concombre ou de la graisse. La production de non-2-énal devient perceptible à partir de soixante ans, en cause une série de modifications biochimiques dont une oxydation des lipides cutanés et des changements hormonaux. Il est possible de limiter la casse, avec une alimentation saine, riche an antioxydants, une hydratation suffisante (en eau, pas en vin), voire une réduction du stress, qui comme souvent est un facteur aggravant. Sinon, le seul système efficace reste de compenser l'odeur de bibliothèque avec une odeur plus forte, c'est un des objectifs des parfums.
Un parfum d'influence
Nous vivons dans un monde d'odeurs, et souvent l'on n'y prend garde. En vérité, les odeurs sont les parents pauvres de notre perception sensorielle. Autant, nous avons des termes pour coder les couleurs par exemple, autant les odeurs sont toujours évoquées par apparentement. On se retrouve à décrire les adolescents qui sentent la chèvre, même si peu d'entre nous ont reniflé une chèvre pour être bien certain qu'elle sent la chèvre.
Chèvre ou pas, les odeurs ont des influences très fortes sur notre humeur, notre bien-être, notre mémoire et notre capacité cognitive. On a montré, par exemple, qu'en présence de piridine (une odeur de poisson pourri et de caoutchouc), des tâches de mémorisation étaient très difficiles, alors que dans la condition contrôle (odeur neutre), elles passaient comme une couque. On a aussi montré que le simple fait de déposer quelques gouttes d'huile essentielle de lavande sur l'oreiller diminuait le taux de cortisol jusqu'à 20 % (le cortisol est une des hormones associées au stress).
Surgit alors un paradoxe. Si vous mettez régulièrement de la lavande dans votre chambre, vous ne sentirez plus la lavande, c'est le phénomène d'accoutumance olfactive. Tout en ne la sentant pas, vous la sentez. L'odeur a des effets physiologiques à l'insu de votre plein gré. C'est comme les adolescents qui sentent la chèvre alors qu'ils ne la sentent pas. Les voies des odeurs sont impénétrables.