"Si nous voulons limiter le réchauffement climatique à 1,5°C, nous devons changer le secteur financier"
Rencontre avec Lucie Pinson, militante et lauréate du prix Goldman pour l'environnement, parfois qualifié de "Nobel vert" en 2020.
- Publié le 14-11-2024 à 14h10
- Mis à jour le 14-11-2024 à 14h12

Pourquoi avez-vous décidé d'attaquer la question des dérèglements climatiques par le prisme de la finance ?
À Reclaim Finance, nous entendons suivre les banques, les assureurs, les investisseurs et les opérateurs privés tout simplement parce que c'est le monde de la finance qui décide aujourd'hui de ce que sera le monde demain. Si nous voulons nous transformer nos modes de consommation, ce qui est absolument nécessaire, nous devons aussi nous intéresser aux décisions prises par les acteurs financiers. L'urgence climatique est là. Si nous voulons contenir le réchauffement climatique à 1,5 °C maximum, nous devons changer le secteur financier.
Comment faire en sorte que le secteur financier laisse tomber son soutien aux énergies fossiles ?
La finance est un problème mais elle représente aussi une opportunité de transformer l'économie. À Reclaim Finance, nous travaillons sur trois programmes, le premier vise à couper le robinet des services financiers qui alimentent le développement d'activités polluantes, avec en ligne de mire les énergies fossiles. Le deuxième programme s'intéresse à la transformation des entreprises dont on aura toujours besoin dans le futur mais qui vont devoir décarboner leurs modèles afin de respecter les impératifs de justice sociale. Et enfin, le troisième programme vise à changer plus globalement les pratiques du secteur financier. Il ne suffit pas de repeindre le secteur financier en vert pour le rendre compatible avec un modèle de société soutenable. Il va falloir changer plus profondément son fonctionnement. Aujourd'hui, il n'existe pratiquement pas de réglementation en matière environnementale pour les acteurs financiers. Nous estimons donc que le politique doit reprendre le contrôle de ce secteur. Les banques centrales pourraient par exemple imposer des critères de soutenabilité au niveau de leur politique monétaire. On peut aussi penser à des obligations, comme celle d'adopter des plans de transition. Les acteurs financiers sont encore prisonniers d'une logique court-termiste et de la recherche de profits toujours plus importants. Les obliger à adopter des plans de transition permettrait de changer cette logique.
On entend beaucoup parler de finance verte. Est-ce le signe d'une remise en question de la part du secteur financier ? Ou faut-il y voir une tentative de greenwashing ?
Le nom de finance verte a l'intérêt de mettre en évidence le fait que la finance traditionnelle n'est pas verte. En revanche, il faudrait s'entendre sur le qualificatif vert, parce qu'on sait que certains produits financiers étiquetés de cette manière ne le sont pas. Quand on regarde toutes les activités du secteur financier, on se rend compte qu'il y a beaucoup de greenwashing. Nous savons par exemple que 55 % des assurances vie étiquetées "durables" concernent des entreprises qui développent des projets liés aux énergies fossiles et continuent donc d'aggraver la situation en matière climatique. Ces pratiques courantes nuisent aux acteurs économiques et financiers qui font vraiment des efforts. Un autre problème du greenwashing, c'est qu'il fait croire que les acteurs privés ont la situation sous contrôle. Après tout, s'ils sont déjà en train de décarboner leurs activités, à quoi bon adopter des lois pour les y pousser ?
Comment s'assurer en tant que citoyen qu'un acteur financier n'est pas en train de faire du greenwashing ?
C'est là tout le problème : le citoyen, au niveau individuel, n'a pas les outils pour vérifier les allégations environnementales des produits d'épargne et d'investissement qui lui sont proposés par les banques. C'est pourquoi nous demandons au régulateur d'assurer la transparence sur les produits d'épargne ou de rendre obligatoire l'étiquetage des produits financiers à travers un écoscore qui fournirait une information lisible et compréhensible pour tout un chacun. Mais cela ne sera pas suffisant. Le régulateur va également devoir imposer des règles minimums aux fonds d'épargne et d'investissement. Pour nous, aucun fonds ne devrait plus pouvoir investir dans les projets qui développent des nouvelles énergies fossiles. Et par ailleurs, si les fonds ont une prétention de transition ou de participation à la lutte contre le dérèglement climatique, ils doivent exclure toutes les entreprises actives dans les énergies fossiles. Nous militons également pour la mise en place de critères minimum pour les acteurs qui se définissent comme responsables. Par ailleurs, la mise en place de règles doit aussi s'accompagner de contrôles et de sanctions en cas de greenwashing.
Que peut-on faire en tant que citoyen pour encourager les banques à opérer une réelle transition ?
La première chose à faire, c'est s'informer. On a publié un site qui s'appelle www.change-de-banque.org, qui permet à tout un chacun de s'informer sur les pratiques du secteur financier et de découvrir des moyens d'agir individuellement et collectivement pour reprendre le contrôle de son argent. Ce site est intéressant également pour les lecteurs belges parce qu'une partie des acteurs français sont aussi actifs en Belgique.
Vous travaillez sur cette thématique depuis plusieurs années. Quels changements avez-vous pu observer depuis le début de vos travaux ?
Aujourd'hui, tous les acteurs financiers reconnaissent l'existence du réchauffement climatique. Ils ont également bien compris que les clients sont demandeurs d'acteurs vertueux, d'où la multiplication des communications en ce sens et les risques croissants de greenwashing qui y sont liés. En revanche, la situation évolue trop lentement. Des banques comme HSBC continuent à soutenir les énergies fossiles. En résumé, on peut dire que si les acteurs bougent c'est que la mobilisation fonctionne. En revanche, il faut s'attendre à ce que cette mobilisation soit insuffisante pour aligner les acteurs financiers sur une trajectoire à 1,5 °C, d'où le besoin d'une réglementation et d'une intervention des autorités publiques.
