"Disons qu'il y a eu un petit litige avec les autorités" : le rocambolesque retour du castor en Wallonie
Le rongeur qui prospère dans de nombreuses rivières wallonnes avait déserté la Belgique en 19ème siècle.
- Publié le 25-08-2026 à 06h35
- Mis à jour le 31-08-2026 à 14h54

Avec sa tête ronde et sa fourrure brune épaisse qui lui confère un air de nounours, ses pattes palmées, ses grandes dents et sa queue plate qui lui sert de gouvernail, le castor est reconnaissable au premier coup d'oeil. Le plus grand rongeur d'Europe, également connu pour ses barrages, se porte plutôt bien chez nous. Il compterait près de 3 000 représentants en Wallonie. Mais si l'animal prospère aujourd'hui dans nos régions, après avoir été disparu au 19ème siècle en raison de la chasse, c'est parce qu'il a été réintroduit illégalement par l'un de ses plus grands admirateurs, un naturaliste dénommé Olivier Rubbers, dans des circonstances étonnantes.
"En 1996, avec un ami, on a commencé à s'intéresser à l'opportunité de réintroduire le castor en Belgique. On a donc étudié l'affaire, pris contact avec des spécialistes de plusieurs pays européens. Notre souhait aurait été de le faire avec les autorités mais finalement, on a fait sans leur accord et il y a eu, disons, un petit litige à ce sujet", relate l'amoureux du rongeur.
Castors importés d'Allemagne
"Disons que de notre point de vue, il n'y avait pas de loi en Belgique qui réglementait les réintroductions de castors. Mais les autorités wallonnes n'ont pas voulu de notre projet, alors nous avons continué tout seuls. Nous avons réussi à nous procurer des castors indigènes en Allemagne. En tout, en plusieurs trajets, nous en avons ramené 101, que nous avons relâchés à différents endroits de Wallonie", poursuit-il.
C'est dans la voiture de son père qu'Olivier Rubbers, alors étudiant, a ramené les premiers individus. "Ils nous ont été livrés par l'administration des Eaux et Forêts allemande, qui nous a demandé si on avait toutes les autorisations nécessaires. Nous avons leur a répondu 'oui oui' et nous n'avons pas menti, puisqu'il n'en fallait aucune, étant donné que la directive européenne n'avait pas été transposée dans le droit belge", soutient mordicus Olivier Rubbers.
Cette réintroduction forcée lui vaudra une amende de 2 478 € pour avoir détenu et transporté illégalement les mammifères. Une broutille au regard de la fierté éprouvée par Olivier Rubbers.
"Je suis rentier en bonheur. Vraiment. Je suis rentier à mort. J'ai un grand, grand plaisir à voir cette population se propager et dépasser les frontières belges . Depuis la Botte de Givet, ils ont colonisé tout le bassin mosan, et plus fort encore, il ont franchi la ligne de crête et colonisé le bassin de l'Aisne, qui se jette dans l'Oise qui se jette elle-même dans la Seine, à hauteur de Paris. Les premiers castors de Paris seront donc des castors wallons!"
De l'or massif pour l'environnement
De quoi améliorer considérablement la biodiversité. "La question qu'on peut se poser, c'est 'quelle espèce ne profite pas plantureusement de l'action du castor' ? Pour les poissons et batraciens, c'est absolument évident. Pour les hérons, cigognes, et martins-pêcheurs qui se nourrissent de poissons et batraciens, c'est évident également. Il y a aussi tous les oiseaux d'eau, les canards, par exemple, et leurs prédateurs, comme le renard. Mais il y a aussi les cerfs et les chevreuils qui en profitent", énumère Olivier Rubbers. Le castor ouvre le milieu et crée des strates arbustives très attractives pour les cerfs et les chevreuils. Sinon, les sangliers adorent aussi les sites de castor car ils trouvent de l'eau et donc de la boue. Évidemment, comme le castor crée des plans d'eau, il contribue au développement de l'entomofaune (donc des insectes), ce qui est très bon pour tout ce qui est insectivore donc les oiseaux et les chauves-souris. En fait, pour tous ceux qui travaillent pour la restauration de la nature, le castor, c'est de l'or massif. C'est vraiment une espèce magique et un super gestionnaire des cours d'eau", fait valoir notre interlocuteur.
Tout le monde ne se montre cependant pas aussi enthousiaste à l'égard du plus grand rongeur d'Europe. Régulièrement, la présence de l'animal soulève des craintes et des interrogations, quand ce n'est pas une hostilité pure et dure. Ces dernières années, plusieurs actes de cruauté envers des castors ont été signalés par des associations de défense de l'environnement. En 2023, un homme a été condamné à une amende de 16 000 euros pour avoir crucifié deux castors à Houffalize. Il tenait l'animal pour responsable des inondations meurtrières de 2021.
Développer une "culture du castor"
"Le castor impacte des surfaces relativement considérables, ce qui peut en effet inquiéter. Mais lorsqu'on le connaît bien et qu'on a un peu d'expérience, on est capable d'anticiper ce qui peut se passer et de rassurer ou de prendre des mesures pour permettre la cohabitation", assure de son côté Olivier Kints, chargé de mission au département Etude de Natagora et membre d'un groupe de travail consacré à la cohabitation avec le castor.
"Les gens ont peur et imaginent plein de choses. Ils imaginent que leur maison va être inondée, que tous les arbres vont être abattus. Et puis souvent, en apprenant à vivre avec le castor, on constate que finalement, la cohabitation n'est pas aussi catastrophique que cela", poursuit le naturaliste. Celui-ci estime dès lors qu'il y a urgence "à développer une culture du castor pour lui permettre de se développer pleinement et développer tous ses services dans plein d'endroits".
"Pour rassurer les gens, il faut aussi souligner que le castor ne fait pas systématiquement de barrage, donc les inondations sont loin d'être systématiques. Et c'est un animal qui peut être assez discret. Il est présent pratiquement partout dans la Meuse mais peu de gens le savent. Il faut vraiment chercher les petites traces pour se rendre compte qu'il est là", insiste le naturaliste.
Rappelons par ailleurs que toute atteinte à un ouvrage de castor nécessite une autorisation. "Le castor étant intégralement protégé, ses habitats le sont aussi. On ne peut donc pas démonter un barrage sans demander une dérogation." Des dispositifs tels que des cages de Morency ou bien un écrêtage, soit une diminution de la hauteur du barrage du castor sans en affaiblir la structure permettent souvent de limiter les nuisances éventuelles causées par les barrages.
