"Un oiseau ou une panthère des neiges ne feraient jamais ça!" : les images d'animaux générées par IA envahissent les réseaux sociaux
Trop belles pour être vraies, les vidéos d'animaux générées par IA inquiètent les scientifiques et défenseurs de la nature.
- Publié le 11-10-2026 à 20h49

Un corbeau blanc qui nourrit un chaton, un orang-outang qui berce tendrement des bébés léopards, un golden retriever qui sauve un faon de la noyade, une petite chèvre qui parvient à s'échapper du camion qui la mène à l'abattoir ou un dauphin rose souriant à pleines dents… Ces images trop belles pour être vraies, qui défilent sur les réseaux sociaux, souvent accompagnées d'une légende tire-larme ou spectaculaire, ont pour la plupart été générées par intelligence artificielle. Si elles n'ont pas pour but premier de désinformer sciemment le grand public, des scientifiques et acteurs de la protection de la nature craignent qu'elles induisent une vision erronée de la vie sauvage et nuisent aux efforts de conservation des espèces vulnérables.
"Il suffit d'ouvrir Instagram et d'aller dans les réels pour trouver une pelletée de vidéos d'animaux générées par IA. Ce sont par exemple des images montrant des oiseaux qui utilisent leurs ailes comme un parapluie pour protéger leurs petits d'une averse, sauf que ça n'existe pas dans la nature ce genre de comportement. C'est de l'anthropomorphisme pur et dur", peste Michel d'Oultremont. Le photographe animalier, auréolé de nombreuses récompenses internationales pour ses photos de faune sauvage, est particulièrement remonté contre cette nouvelle mode.
"Ces images faussent complètement la vision que le grand public se fait de la vie sauvage et des animaux. Donc oui, c'est problématique. Le souci, ce n'est pas tellement qu'un randonneur veuille faire un câlin à une panthère des neiges, comme on peut le voir sur certaines vidéos IA, ou qu'il veuille jouer à la balle avec un renard, car ça ne marchera jamais. Le vrai problème, c'est le dérangement occasionné à des animaux sauvages. Et à force de voir des images truquées, les gens risquent de ne pas comprendre pourquoi il est impossible d'avoir de telles interactions avec des animaux", explique le jeune Belge, par téléphone, depuis une forêt ardennaise où il se tient à l'affût depuis dix jours dans l'espoir de capturer le brame du cerf.
"Moi, ce que je cherche, c'est la rencontre avec l'animal sauvage et l'émotion qui me submerge au moment où un animal apparaît devant moi. Et ça, une IA ne pourra jamais l'obtenir. La magie du monde sauvage, ce n'est pas une image générée en deux secondes, c'est rester longtemps dehors, sentir l'odeur de la terre et l'humidité, entendre les branches qui craquent et, quand on a beaucoup de chance, capturer l'image d'un animal qui passe devant l'affût. Là, ça fait 10 jours que je suis dehors et j'ai à peine aperçu une biche et un chevreuil. Clairement, ce n'est pas la même démarche que ceux qui produisent des vidéos IA."
L'autre problème engendré par ces vidéos et images bidouillées, c'est qu'elles instillent le doute sur toutes les autres. Le WWF en a fait les frais récemment. "Il y a quelques mois, nous avons publié une vidéo prise par l'un de nos pièges photo sur l'île de Sumatra : un tapir marchant innocemment, poursuivi par deux jeunes tigres. Les partages, likes et commentaires ont immédiatement fusé. Parmi eux, certains nous ont étonnés en exprimant un doute : 'This is AI' ou 'Fake '. Pourtant, ces images étaient bel et bien authentiques. Simplement, elles étaient rares", relate l'ONG dans un article consacré à cette problématique.
Même les professionnels de l'image sont susceptibles de se faire berner. " Il est très difficile de déceler le vrai du faux. Les images IA sont de mieux en mieux faites. Parfois, on peut voir qu'il y a quelque chose qui semble un peu bizarre au niveau des poils ou des plumes, que c'est un peu trop flou par exemple, mais ça devient vraiment compliqué parce qu'il y a des contenus vraiment très réalistes. Moi-même, il m'arrive de me faire avoir", admet volontiers Michel d'Oultremont. "Il y a quelque temps, il y a une série d'images d'une panthère des neiges, soi-disant prises par un alpiniste au camp de base de l'Everest qui ont été publiées sur les réseaux sociaux. Elles étaient très belles mais complètement fausses et beaucoup de gens se sont fait avoir. Il a fallu que des personnes qui connaissent bien cet endroit disent que ce n'était pas possible que la panthère y soit et expliquent que l'animal ne se déplace pas de cette manière et n'emprunte pas tel ou tel col. Mais sinon, cela semblait tout à fait crédible."
Trafic d'animaux sauvages
Des acteurs de la protection animale pointent un autre risque lié aux images générées par IA qui dépeignent des espèces sauvages comme amicales ou affectueuses : celui d'alimenter le trafic d'espèces sauvages, par exemple pour être utilisées pour le tourisme en tant qu'accessoires photos, mascotte sur les réseaux sociaux ou animaux de compagnie.
Récemment, plusieurs experts ont mis en garde, dans la revue Nature, sur le fait que les créations IA pourraient nuire à la qualité des recherches scientifiques. À cause de ces visuels trompeurs, il y a un risque important de se méprendre sur le nombre réel de spécimens sur un territoire donné et sur la véritable aire de répartition des animaux. Des erreurs d'estimation d'autant plus problématiques alors que les scientifiques utilisent souvent des images de particuliers pour leurs travaux.
Dans Nature, les scientifiques plaident dès lors pour un processus d'authentification plus poussé sur les plateformes de partage et réclament une campagne d'éducation aux risques destinée aux membres. Meta, la maison mère de Facebook, et TikTok demandent déjà à leurs utilisateurs de préciser explicitement qu'un contenu a été fait par IA quand il est réaliste. Ces réseaux affirment également avoir des outils qui étiquettent automatiquement les créations de l'IA. Mais dans les faits, de nombreuses publications faites par IA ne sont pas déclarées comme telles.
Par ailleurs l'IA peut aussi, quand elle est utilisée à bon escient, s'avérer utile pour la protection de la nature. "On peut l'utiliser pour la prévention des conflits humains-faune. Certains systèmes peuvent alerter lorsqu'un animal comme un léopard des neiges ou un éléphant s'approche d'une zone habitée, ce qui contribue à limiter les interactions dangereuses", fait valoir le WWF Belgique.
Autre exemple d'usage bénéfique de l'intelligence artificielle : des dispositifs acoustiques couplés à l'IA permettent d'identifier des espèces à partir de leurs sons, en forêt ou dans la rivière.
"L'IA a deux visages. Elle peut tromper nos sens au point de brouiller notre perception de la nature, ou nous offrir des informations et analyses extrêmement pointues pour nous permettre de mieux la connaître et la protéger", conclut l'ONG.
De son côté, le photographe Michel d'Oultremont invite les parents à inscrire leurs enfants à des stages de découverte de la nature, proposés par différentes associations de protection de la nature." Il y a plein de choses qui existent en Belgique à ce niveau-là. C'est le meilleur moyen de générer de l'attrait pour la nature et c'est beaucoup plus sain et réaliste que des animaux sur un téléphone sur Instagram."
