Comment le castor réaménage le bois de Lauzelle

- Publié le 08-08-2021 à 12h37
- Mis à jour le 08-08-2021 à 12h38

En ce tout début de matinée estivale, le soleil fait des taches de lumières sur le tronc des arbres et on n'entend que les oiseaux et la rivière qui traverse le bois de Lauzelle. Dans une heure ou deux, joggeurs, enfants en classes vertes ou simples promeneurs auront du mal à se croiser dans les sentiers les plus étroits de cette forêt de 200 ha, propriété de l'UCLouvain à Louvain-la-Neuve. Le garde forestier Thibaut Thyrion profite d'un moment encore calme pour nous amener dans un lieu fermé aux visiteurs, qui garde les traces d'un habitant du bois difficilement visible mais dont la marque est cependant partout, si on apprend à la repérer. Ici, à la sortie du bois et tout au bout du ruisseau, le Blanc-Ry, qui traverse la zone forestière, plusieurs barrages faits de branchages se succèdent.
Ces ouvrages d'ingénierie hydraulique n'ont pas été réalisés par Thibaut Thyrion ou son équipe mais par une famille de castors, qui a investi ce bois périurbain il y a une quinzaine d'années. "Le Blanc-Ry prend sa naissance dans le bois. Le bois est en fait une vallée, avec des vallées secondaires pourvues de résurgences de nappes, qui nourrissent tout le bois en sources. Vu ces petites vallées, avec ces zones humides qui se sont formées, on peut accueillir les castors ici, explique le garde forestier. Pour le castor, le premier objectif d'un tel barrage, c'est pour répondre au fait qu'il est un très mauvais marcheur. Il va faire de 30 à 100 ou 200 mètres pour aller chercher de la nourriture en dehors des cours d'eau. Pour se protéger des grands carnivores qui le chassent -le loup, le lynx, même s'il n'y en a pas ici – il va essayer de s'aménager des cours d'eau de 80 cm de profondeur, parce qu'il peut ainsi se déplacer en sécurité et très vite : il a une queue de 30 cm qui le propulse, et il va avoir beaucoup plus de facilités à se balader de plan d'eau en plan d'eau. Tandis que quand il a un plan d'eau très très bas, il ne sait pas nager dedans. Son but est d'avoir le même niveau d'eau pour que le passage d'un barrage à l'autre soit facile, en passant dessus comme sur avec un toboggan…"

Autrefois bien présent chez nous, le castor avait disparu de Wallonie depuis le 19e siècle. Les raisons ? Il a été chassé pour sa chair, tout d'abord. L'Église catholique autorisait ainsi d'en manger le vendredi, au même titre que le poisson. Mais aussi pour le castoréum de ses glandes, destiné à marquer son territoire et qui était autrefois utilisé par les apothicaires comme médicament. Et enfin pour sa fourrure, très appréciée par la pelleterie entre le 16 et le 19e siècle. À cela s'ajoute sa faible reproduction : 2 à 4 jeunes une fois par an, avec une gestation de 100 jours. Les castors "néolouvanistes" proviennent, indirectement, d'une réintroduction sauvage (illégale) par des activistes au début des années 2000. Désormais, en Wallonie, le castor prospère. Selon le dernier décompte du Département Nature et Forêts (2015), ils sont de 2500 à 3000.
Dans le bois de Lauzelle, aucun castor n'a été directement relâché. "Mais on en a réintroduit pas mal du côté de La Hulpe et ailleurs dans la vallée de la Dyle. Ils ne sont donc pas venus de très loin. Il y avait une place pour les castors. Mais ceux qui les ont relâchés n'avaient pas raison de le faire sauvagement, il y a moyen de faire cela correctement. C'est fait, on ne va pas polémiquer." Les castors ont remonté les rivières de la vallée de la Dyle, en nageant pour trouver des "zones nourricières". "On en a perdu énormément en Belgique, de par la canalisation des rivières. Ici, c'est une super zone nourricière, et il n'y avait pas encore de castors, donc ils se sont installés." La zone où nous nous trouvons n'est pas fermée au public spécifiquement pour préserver le castor. "Le castor est une espèce protégée, qui arrive dans une zone protégée, où la gestion doit être douce. En effet, dans la gestion forestière de base, il y a des zones sensibles, souvent à cause des sols plus malléables, plus humides. Quand les gens vont passer à répétition sur ces sols, ils vont avoir un caractère nocif sur la flore et la faune : ils vont aussi déranger la faune, car ce sont aussi souvent les zones les plus riches. Donc, ces zones-là, on va essayer de les protéger. En outre, on est ici en zone Natura 2000. Dans les zones dites alluviales, même en tant que propriétaire privé, quand on veut couper un arbre, on doit demander l'autorisation. C'est dans ces zones que les castors vont venir. En soi, il ne pas vraiment nous déranger dans ces zones, qui sont protégées. Mais il va les modifier passablement."

La preuve la plus marquante de cet impact se trouve un peu loin en amont sur le cours d'eau et plus en profondeur dans le bois, dans un espace également fermé au public, vers lequel Thibaut Thyrion nous guide, en baissant la voix. "Il est possible que l'on en voie un…"
En contrebas, on découvre, encadré par une végétation abondante, un large plan d'eau d'au moins dix mètres de large dans lequel, étrangement, "poussent" des arbres". "Oh, je vois un castor…" Où ? Trop tard. "Il est déjà remonté ! C'est difficile à voir, un jeune peut être confondu avec un rat musqué."
Le castor a réaménagé cet espace bien caché depuis octobre 2020. Avant son arrivée, le "plan d'eau" faisait 80 cm de largeur. Un simple bras d'eau dérivé de l'étang traversait les lieux. Les arbres poussaient auparavant sur la terre ferme ; leur pied se trouve à présent immergé dans l'eau. "Avant, il y avait juste un filet d'eau, maintenant, – je suis déjà rentré dedans – il y a un mètre soixante de profondeur ! Il a vraiment recréé toute une zone humide, sur quelque mois de temps. Entre octobre et juin, la zone a complètement changé !", s'étonne encore Thibaut Thyrion.
En modifiant les zones grâce aux barrages, le but du castor est aussi d'augmenter la surface alluviale nourricière."La surface alluviale, c'est là où se trouvent les alluvions, où tout va péricliter : sédiments, matière organique, minérale… Ce sont les zones les plus riches, souligne le garde forestier. En augmentant l'eau avec ces barrages, il va augmenter la surface d'eau et donc augmenter la surface perméable à l'eau. Du coup, il y aura beaucoup plus de zones qui seront humides autour, et les espèces alluviales, qui s'implantent dans ces zones-là et qui sont des espèces dont il a besoin, comme le saule, l'aulne, le noisetier, vont se développer… Ce sont des espèces avec des écorces tendres et gorgées de sucre. Il aura alors toute cette végétation à manger, en plus de la végétation herbacée en été."

On voit aussi d'ailleurs tout autour, les "restes" de ces repas, comme ce hêtre massif d'une circonférence de 180 centimètres, où manque désormais, une large bande d'écorce. "Il a mangé tout le pourtour, uniquement les sucres, commente Thibaut Thyrion. Les castors mangent uniquement les tissus qui apportent le sucre. Pour l'arbre, il n'y a que les tissus qui viennent des racines qui apportent de l'eau mais les sucres ne descendent plus et l'arbre va donc mourir en 8-10 ans, le temps de s'épuiser. Mais le castor, lui, a eu ce qu'il voulait !"
Un problème ? "Tout est relatif, ça nous embête, parce qu'un arbre, qui doit dans ce cas avoir 120 ans, qui meurt juste en un mois, c'est triste. En même temps, à nous de gérer pour qu'il ne les mange pas tous. Ici, on ne le voit pas, mais on a mis du répulsif, précise-t-il, indiquant un arbre indemne. C'est du répulsif à base de cilice, c'est totalement naturel, mais le castor n'aime pas le goût. Au forestier à protéger les arbres qu'il choisit. Il y a toujours des proportions à garder… Malheureusement, cela prend du temps, et de l'argent aussi. Sur certains arbres, la perte peut donc être préjudiciable, mais ici, par exemple, cet arbre qui va mourir va créer toute une zone d'habitat naturel, pour les pics, pour les insectes… Avec le castor, on perd beaucoup de temps, mais on en gagne aussi. Ici, on ne voit pas encore les impacts positifs, parce qu'il faut le temps que la matière se minéralise dans l'eau etc. Donc, dans un premier temps, ça va être négatif sur l'environnement, parce qu'avoir autant d'eau sur cette zone-ci est un choc, mais dans le futur, on va avoir des zones qui seront beaucoup plus riches au niveau de la biodiversité."
Un peu plus loin, dans une zone fourmillant de végétation à côté de l'étang et des sentiers ouverts au public, le castor a par exemple construit des petites buttes de terre avec son poitrail afin de retenir l'eau et lui permettre de rejoindre sa hutte, qui doit être immergée. Cette humidité permet à la forêt de ne pas reconquérir cet endroit, et est favorable aussi aux amphibiens. "Si on avait dû faire cela nous-mêmes, cela aurait pris un temps fou. Et il aura déjà fallu avoir l'idée d'abord !"

Au rayon des désavantages, "ce n'est pas pour l'aspect production de bois que cela pose le plus problème, car la majorité des forestiers, en bord de cours d'eau, n'ont pas énormément de parcelles productives", l'autre aspect "vraiment préjudiciable pour le privé, c'est que la majorité des cours d'eau ont été aménagés. Des étangs – de pêche ou autres – ont aussi été créés. Le castor va recréer des zones naturelles humides. Et qu'il y ait des maisons juste à côté ou pas, il n'en a cure ! Dans les étangs, il va vouloir recréer une connectivité entre la rivière et l'étang, donc il va trouer des étangs. Il va recréer des zones qui sont pour lui naturelles, mais qui au niveau économique ou des privés, peuvent être très préjudiciables. Des maisons peuvent se retrouver inondées, parce que le castor a décidé de faire un barrage en amont ! Cela peut avoir de gros impacts, aussi parce que l'on a construit sur les zones humides ou inondables, parce qu'on a fait des étangs – parfois à raison."
Au bois de Lauzelle, "notre chance, c'est qu'on n'a pas d'habitations dans le bois, de par la topographie, et parce que c'est une réserve naturelle, explique-t-il dans le croassement des grenouilles. On veut travailler avec le castor. C'est aussi l'objectif du bois, de pouvoir accueillir cette biodiversité. On sait qu'on a des pertes en bois, on sait aussi qu'on doit intervenir sur les chemins pour que le public puisse passer et le castor aussi."

Pour le grand public, c'est en effet l'impact entraîné par le castor sans doute le plus visible. Thibaut Thyrion et son équipe ont rehaussé (et refait) les trois ponts de bois enjambant le Blanc-Ry et empruntés par le grand public pour se rendre à l'étang du même nom. Un sentier moelleux qui serpente dans la végétation et le long de l'eau, très fréquenté des promeneurs et élèves des classes vertes, qui y marchent souvent à pieds nus. Le plus long des ponts (une vingtaine de mètres) surplombe non plus le ruisseau d'autrefois, mais ce qui ressemble désormais plutôt à une grande piscine naturelle, d'où émergent hautes herbes et arbres. Le résultat du barrage de castor, bien sûr, qui se trouve juste à côté. "J'ai voulu changer le pont car j'ai voulu laisser le barrage,explique le garde forestier, au son de l'eau qui cascade.Les castors ont commencé le barrage l'année passée, et donc on savait très bien que l'ancien pont allait disparaître (sous l'eau qui allait monter, NdlR). On a décidé de laisser cette zone devenir une zone humide, beaucoup grande qu'avant. Un barrage de castor retient la plus grosse partie de l'eau en amont, mais il y a toujours de l'eau qui passe car le castor veut qu'il y ait de l'eau avant et après son barrage. Si on le laissait faire, le castor referait d'ailleurs un barrage plus loin sur le cours d'eau, car il veut que le niveau d'eau entre son barrage et l'étang soit à peu près le même. De temps en temps, on l'empêche donc un petit peu ou on déplace le barrage, car il faut aussi tenir compte du public qui passe ici. […] Les gens adorent ce sentier. En temps qu'université, on a un intérêt aussi à ce que le public puisse rentrer, dans un objectif d'éducation."
Ici, on peut constater, de tout près, que le barrage est "un vrai jeu de Mikado", mais ultracompact : il est formé des couches de branches -que le castor débite toujours à 1m-1m20 – colmatées intentionnellement avec des végétaux et de la boue. Il arrive toutefois aux castors de Lauzelle de faire de la récup' pour compléter leur œuvre : "Pour ce barrage, il a récupéré un bloc de l'ancien pont. Et j'avais placé un bâton dans l'eau pour mesurer sa hauteur. Il me l'a piqué pour l'ajouter !"

"Le castor était déjà en train de recoloniser progressivement l'Est de la Belgique"
Pour le milieu aquatique, le castor ne pose en général pas de problèmes, remarque Vinciane Schockert, scientifique du Demna, département de l'étude des milieux naturels et agricoles à la Région wallonne. Là, où il pose des problèmes, c'est dans la cohabitation avec l'homme. Nous, on a parfois des problèmes de sécurisation de routes, de ponts… Il bloque les pertuis, et cause des inondations etc. Dans certaines régions, c'est plus compliqué que dans d'autres. Par exemple, dans la province de Luxemourg. Pour certains acteurs, cela peut poser problème. On détruit un barrage et le castor le reconstruit la semaine qui suit. Par ailleurs, avant qu'il y ait réintroduction illégale de l'espèce, le castor était déjà en train de revenir par l'Allemagne. Dans l'est de la Belgique, il était déjà en train de recoloniser progressivement l'habitat. Naturellement, cela aurait beaucoup plus de temps. Il ne serait pas sur tous les cours d'eau à la même densité etc. On a relâché 101 castors à plein d'endroits, et la recolonisation s'est faite d'un coup. Alors qu'en laissant agir la colonisation naturelle, cela aurait pu peut-être paraître moins intrusif pour certaines catégories d'acteurs.
Enfin, remarque-t-elle, "la création de barrage peut entraîner juste après celui-ci, une accumulation de sédiments très néfastes pour les moules perlières. Ce sont deux espèces protégées au niveau international ! Parfois, on a des problèmes de cohabitation entre deux espèces protégées et il faut faire des choix !"