"Quand on parle de résistance à la sobriété énergétique, cela peut donner l'impression que ce n'est qu'une question de choix et de volonté"
La sobriété énergétique est l'une des réponses à la crise que nous traversons. Mais les résistances sont nombreuses et une large mobilisation des citoyens un sacré défi à relever. Alors, comment agir?

- Publié le 14-09-2022 à 10h28
- Mis à jour le 15-09-2022 à 13h30

Vouloir aller vers la sobriété énergétique est une chose. Pouvoir le faire en est une autre, bien plus complexe, comme nous l'a expliqué Emeline De Bouver, sociologue, chercheuse en éducation à l'environnement et en éducation permanente au sein de l'association Ecotopie - laboratoire d'écopédagogie. Comment à la fois informer et développer des stratégies d'action pour inciter à agir ceux et celles qui en ont le pouvoir ? Comment renforcer la capacité du citoyen à accueillir ses émotions et à les transformer en action ? Voilà quelques-unes des missions de cette association qui travaille aussi sur l'éco-anxiété, qui risque de créer chez le citoyen une paralysie l'empêchant de se mettre en mouvement.
Peut-on définir ce qu'est la "sobriété énergétique", alors que les seuils demeurent très individuels?
Sur un plan individuel, je pense en effet qu'il est assez compliqué de quantifier ce qu'est la "sobriété énergétique". Cela dit, les rapports du GIEC ou d'autres outils comme "les limites planétaires" (*) ou la théorie du Donut de Kate Raworth nous indiquent les seuils que nous devons collectivement viser par cette sobriété.
Certains persistent à refuser d'aller dans ce sens. Comment réagissez-vous face à cette attitude ?
Quand on parle de résistance à la sobriété énergétique, cela peut donner l'impression que ce n'est qu'une question de choix et de volonté. Comme s'il y avait toute une série de personnes qui faisaient "exprès" de ne pas poser ces choix-là. Or, il y a plein de paramètres qui rentrent en compte dans le fait de pouvoir poser des choix. Nos choix sont conditionnés par les contextes sociaux, économiques, idéologiques, émotionnels dans lesquels nous vivons.
Une question cruciale, ici, est savoir quels sont les dispositifs de soutien à la sobriété énergétique…
En effet, on peut se poser les questions de savoir quels sont les aides politiques à la sobriété énergétique, quelle éducation vers la sobriété énergétique, quels exemples nous montrent les institutions sur cette question ou encore, quelles sont les cohérences ? Comment inciter les citoyens à la sobriété énergétique sans mettre en place des dispositifs collectifs qui vont dans le sens de cette sobriété ? Personnellement, j'ai l'impression qu'il existe beaucoup d'incitations à la sobriété individuelle, que ce soit des multinationales qui nous invitent à consommer moins ou des politiciens qui nous incitent à éteindre nos lumières, et parallèlement, on entend les mêmes personnes tenir un discours de soutien sans faille à la croissance, au progrès, à l'industrie de la publicité, à la surconsommation. On est donc confronté à une multitude de messages contradictoires qui sèment la confusion chez les citoyens. Nous ne sommes pas incités unanimement à la sobriété énergétique. On nous invite d'une main à faire quelques petits écogestes pendant que de l'autre on nous pousse à tout le contraire. Il y a un manque évident de cohérence.

Au niveau individuel, quels sont malgré tout les principaux freins qui persistent ?
Les actes que l'on pose dans le quotidien dépendent d'énormément de choses. Le choix de la simplicité ou la sobriété repose sur de nombreux éléments. Aller vers davantage de sobriété exige plusieurs choses. De l'argent, pour investir, par exemple dans l'achat de panneaux solaires ou de vélos électriques. Du temps, par exemple pour commencer à faire soi-même certaines choses, comme isoler sa maison, cultiver un bout de jardin ou de balcon. De la disponibilité mentale, aussi, pour imaginer ce que l'on va faire différemment. Un réseau sur lequel s'appuyer et se nourrir d'exemples de pratiques alternatives. On peut manquer de l'un ou de plusieurs de ces éléments.
Un autre frein est celui du sentiment d'impuissance…
Pour amorcer des changements, on a besoin de sentir que nos actions comptent, qu'elles ont un impact. On a besoin d'avoir une idée de la multiplicité des actions qu'on peut entreprendre. On a besoin de se sentir en capacité de changer. Ça touche aussi aux questions des croyances comme : est-ce le rôle de l'individu de transformer la société ? Beaucoup de personnes aujourd'hui se sentent démunies, illégitimes ou incapables de peser sur le cours du monde. D'où l'importance de tout le travail associatif d'empowerment qu'on appelle aussi capacitation des citoyens.
La charge mentale est également un élément à prendre en compte dans ce processus.
Changer son mode de vie demande effectivement beaucoup d'anticipation, d'organisation, de disponibilité mentale. Pas facile dans une société où tout va tellement vite et où nous sommes tous surchargés dans des flux tendus. Les freins sont donc aussi dans cette course frénétique qui nous empêche de faire un pas de côté, de ralentir où même nous arrêter pour amorcer une transition vers la sobriété.
Et donc, demander à chaque citoyen de passer à la sobriété n'est pas aussi simple…
En effet, nous ne sommes pas du tout égaux sur ce plan. Décider de changer n'est pas qu'une question de volonté, d'information, de choix conscient, c'est aussi une question de savoir sur quels moyens pouvoir s'appuyer pour poser ces choix. Une question essentielle est : comment dégager du temps et des moyens pour permettre aux citoyens de se retirer ne fusse que temporairement d'une réalité quotidienne et professionnelle productive et effrénée afin d'aller vers d'autres types de métiers, d'activités, de modes de vie ?
Au-delà de la question des moyens, certains citoyens restent dans le déni ou persistent malgré tout à ne pas vouloir aller en ce sens. Par exemple sous prétexte que cela porte atteinte à leurs libertés individuelles. Que leur répondre ?
Je pense qu'il faut leur dire que la non-écologie menace énormément leurs libertés individuelles. Toutes les personnes qui ont récemment subi les inondations peuvent en témoigner. La destruction de leur logement, par exemple, a porté atteinte à leurs libertés individuelles. De même, la sécheresse avec un accès limité à l'eau. Aujourd'hui, nous avons plus à craindre pour nos libertés individuelles des catastrophes que de certaines transformations que l'on devrait mettre en œuvre dans notre fonctionnement.
(*) Les limites planétaires sont les seuils que l'humanité ne devrait pas dépasser pour ne pas compromettre les conditions favorables dans lesquelles elle a pu se développer et pour pouvoir vivre durablement dans un écosystème sûr.