"De mon point de vue, les bactéries miroirs constituent une classe à part en matière de menaces biologiques"
L'expert en risques biologique James Smith, impliqué dans les débats sur les risques des bactéries miroirs, défend une approche prudente, mais en ouvrant la discussion au grand public. Interview.

- Publié le 25-03-2025 à 11h49
- Mis à jour le 25-03-2025 à 11h52

Professeur au J. Craig Venter Institute (États-Unis), James Smith est docteur en sciences médicales et expert en risques biologiques. Coauteur de l'article alertant sur les risques des bactéries miroirs paru dans Science, il est impliqué dans ces travaux depuis le début. Il est en outre directeur adjoint du Mirror Biology Dialogues Fund, une ONG qui soutient la série de discussions prévues entre scientifiques sur la vie miroir. Il s'associe à l'Institut Pasteur pour organiser le prochain, qui aura lieu en juin à Paris. Il a répondu à nos questions.
Quels sont les principaux risques des bactéries miroirs selon vous ?
Les risques sont doubles : Premièrement, les bactéries miroirs ont le potentiel d'échapper aux réponses immunitaires de nombreuses espèces, ce qui pourrait vraisemblablement entraîner des infections potentiellement mortelles. En effet, les systèmes immunitaires s'appuient largement sur des mécanismes chiraux pour reconnaître et combattre les agents pathogènes ; nombre de ces mécanismes pourraient échouer face à une bactérie miroir. Imaginez que vous essayiez d'enfiler un gant de droitier sur votre main gauche : cela ne fonctionnerait tout simplement pas. De nombreux mécanismes immunitaires fonctionnent de la même manière.
Deuxièmement, les bactéries miroirs pourraient vraisemblablement se propager de manière relativement incontrôlée dans l'environnement. Les prédateurs qui contrôlent les populations de bactéries naturelles, comme les virus ou les amibes, s'appuient sur des mécanismes chiraux pour interagir avec leurs proies ; nous pensons qu'il est probable que nombre de ces mécanismes échoueraient. Cela signifie que les bactéries miroirs pourraient probablement se propager et persister dans certains milieux. Leur présence généralisée dans l'environnement pourrait avoir des conséquences dévastatrices : une grande partie de la vie multicellulaire pourrait être exposée de manière répétée à une infection mortelle. Les humains, les animaux non humains, les plantes et les écosystèmes pourraient tous être menacés.
Comparativement aux autres technologies que vous avez étudiées, dans quelle mesure cette future technologie des bactéries miroirs vous inquiète-t-elle particulièrement ?
De mon point de vue, les bactéries miroirs constituent une classe à part en matière de menaces biologiques. Lorsque j'ai découvert la vie miroir, j'ai été frappé par la différence de risques avec tout ce que j'avais rencontré auparavant. Il est très inhabituel qu'une menace biologique potentielle puisse vraisemblablement nuire à autant d'espèces différentes. La plupart des autres menaces biologiques, comme les agents pathogènes pandémiques, n'affectent qu'une seule espèce, tout en étant capables de causer des dommages massifs. Dans ce cas, la capacité des bactéries miroirs à échapper à l'immunité et à la prédation pourrait entraîner des conséquences bien pires. Mais à mon avis, la différence la plus importante avec d'autres menaces est que nous avons identifié ce risque bien avant qu'il soit possible de créer une vie miroir. Nous ne pensons pas qu'il sera possible de créer des bactéries miroirs avant au moins une décennie ; cela signifie que nous avons une occasion rare de contrer cette menace avant qu'elle ne survienne. Contrairement à d'autres avancées scientifiques où les risques n'ont été identifiés qu'une fois les dommages causés – les CFC n'ont été interdits qu'après avoir fait un trou dans la couche d'ozone, la thalidomide n'a été retirée qu'après la naissance de milliers d'enfants atteints de malformations congénitales… – nous avons ici une occasion précieuse de prévenir les dommages avant qu'ils ne surviennent.
N'y a-t-il pas le risque de mettre une technologie intéressante au placard parce que l'on pense que le pire va arriver ?
Il est important de noter que personne ne crée de bactéries miroirs aujourd'hui. La technologie pour y parvenir n'existe tout simplement pas encore. Et personne ne souhaite plus créer de vie miroir : je ne connais personne qui poursuive encore cet objectif. Les risques sont trop importants et les bénéfices prévisibles sont minimes. Il existe de nombreux domaines de recherche que la société décide de ne pas approfondir : pensez au clonage humain. Créer une vie miroir relève de la même catégorie. Plusieurs auteurs de l'article de Science ont un jour rêvé de créer une cellule miroir, mais ont abandonné cet objectif après avoir étudié les risques plus en profondeur. Tous ceux que je connais qui ont publiquement évoqué leur désir de créer des bactéries miroirs par le passé ne souhaitent plus le faire.
Par ailleurs, il existe une grande différence entre la vie miroir (bactéries qui peuvent s'autorépliquer) et les molécules miroirs (substances chimiques inertes). Les molécules miroirs ont des applications potentiellement prometteuses ; par exemple, plusieurs d'entre elles font l'objet d'essais cliniques en tant que produits thérapeutiques. Ces travaux sur les molécules miroirs ne présentent pas les mêmes risques que ceux sur les bactéries miroirs, et leurs bénéfices potentiels peuvent néanmoins être exploités.
En revanche, les bactéries miroirs n'ont pas d'applications pratiques qui ne puissent être obtenues autrement. Par exemple, elles pourraient servir à produire des molécules miroirs, mais celles-ci peuvent déjà être produites chimiquement, et la technologie pour y parvenir s'améliore constamment. Depuis la publication de l'article de Science, une norme scientifique s'est dégagée contre leur création : il semble que la communauté scientifique au sens large s'accorde à dire que les risques liés à la création d'une bactérie miroir l'emportent sur les avantages théoriques. Il est crucial d'agir dès maintenant pour prévenir le risque de bactéries miroirs, bien avant qu'il soit possible de les créer, afin de renforcer nos chances de mettre en place une gouvernance empêchant la création de vie miroir.
Pourquoi est-ce nécessaire d'organiser ces conférences scientifiques comme celle prévue en juin à Paris, et d'impliquer le grand public ?
Les risques liés à la vie miroir pourraient affecter tout le monde et soulever des questions difficiles auxquelles les scientifiques ne peuvent répondre seuls. Par exemple ? Quels mécanismes de gouvernance, ou quels cadres politiques, seraient les plus appropriés pour réduire la possibilité pour quiconque de créer des bactéries miroirs ? Où devrions-nous "tracer la ligne" sur la voie de la création de bactéries miroirs pour garantir qu'elle reste très difficile ? Comment devrions-nous élaborer des politiques de financement pour garantir que les travaux visant à créer des bactéries miroirs ne soient pas financés ? Nous avons besoin d'un large éventail de parties prenantes pour répondre à ces questions : non seulement les scientifiques, mais aussi les décideurs politiques, les bailleurs de fonds de la recherche, les organisations de la société civile et le public. L'événement à l'Institut Pasteur lancera ces discussions et tracera la voie à suivre.
-> Lire la première partie de ce dossier : Des scientifiques de premier plan alertent sur la potentielle création d'une "vie miroir"