"Si la situation météorologique actuelle se prolonge, il y aura des conséquences, notamment cet été"
Mars et avril 2025 ont été marqués par des températures particulièrement élevées. Une tendance inquiétante si elle venait à perdurer, selon le climatologue François Massonnet.

- Publié le 10-05-2025 à 11h45
- Mis à jour le 10-05-2025 à 17h29

Bien qu'elles soient appréciées, les températures actuelles, supérieures aux moyennes de saison, ne rassurent pas les climatologues. Depuis longtemps, le monde scientifique alerte sur les dangers du changement climatique. Si certaines améliorations sont à dénombrer, le recul du climat dans les priorités de la classe politique et auprès des citoyens pose question. François Massonnet, climatologue FNRS à l'UCLouvain, nous livre son analyse sur les tendances actuelles et sur la place de la cause climatique dans notre société.
Les derniers mois de l'année 2025 ont été marqués par des températures particulièrement élevées, comment expliquer ce phénomène à cette période de l'année ?
Quand il fait chaud comme ça pendant plusieurs semaines, plusieurs mois, souvent c'est la conjonction de deux facteurs. D'abord, il y a un facteur de long terme : le réchauffement climatique global. Il faut rappeler qu'à Uccle, on a gagné plus de deux degrés depuis le début des mesures qui ont commencé en 1833. Donc en fait, il y a deux degrés qu'il faut ajouter à ce qu'on connaissait il y a environ 150-200 ans. Et au-delà de cette augmentation "de fond", il y a des fluctuations qui se font au gré des saisons, avec des périodes plus froides et plus chaudes en fonction de la façon dont soufflent les vents. C'est ce qu'on appelle la circulation atmosphérique générale.
Il se trouve que, durant les dernières semaines, un anticyclone a été bloqué chez nous. Donc, on a été confronté à une situation de circulation qu'on appelle stationnaire, dans laquelle les dépressions qu'on connaît normalement à ce moment-ci de l'année ne parviennent pas à atteindre notre région, car elles sont déviées par cet anticyclone. Cela va favoriser un temps extrêmement stable, sans beaucoup de nuages, avec beaucoup de rayonnements solaires qui peuvent parvenir jusqu'à la surface, et donc venir s'ajouter aux deux degrés qu'on a déjà par rapport à la période préindustrielle.
La question est de savoir si cet anticyclone est resté longtemps chez nous pour des raisons liées à nos activités humaines. Mais la réponse n'est pas si évidente que ça. Car il y a des années où cet anticyclone se bloque, mais il y a aussi des années où il n'est pas présent. Si vous pensez à la situation entre septembre 2023 et décembre 2024, pendant plus d'une année on a justement eu l'effet inverse avec une basse pression qui s'est coincée sur le Royaume-Uni et qui nous a amené énormément de précipitations. Donc ces facteurs-là sont un peu plus conjoncturels, aléatoires.
Quelles sont les conséquences de ces températures élevées ?
Il y en a évidemment plusieurs. Mais celle qui va être principalement retenue, c'est tout ce qui concerne l'impact sur le bilan hydrique des sols. Les sols reçoivent de l'eau par la précipitation, mais aussi ils en perdent via des processus d'évaporation et d'évapotranspiration des plantes notamment. C'est le bilan, donc la différence entre ce qui tombe et ce qui repart qui va déterminer et conditionner le stock qu'on va pouvoir garder dans les nappes phréatiques. Plusieurs mois d'affilée où il pleut beaucoup moins que la normale, comme maintenant, ça peut venir complètement perturber ces stocks de nappes phréatiques et compromettre la disponibilité en eau pour les mois à venir.
On est encore au printemps donc ce n'est pas encore extrêmement critique. Mais si la situation se prolonge et qu'on entre dans l'été avec des sols extrêmement secs, il y aura deux conséquences. D'une part, on aura des problèmes d'approvisionnement en eau pour les cultures et pour l'irrigation. Donc un problème plutôt d'ordre logistique. Et un autre problème peut survenir, qui est un peu plus subtil mais qui est quand même très important. Si jamais une vague de chaleur venait à nous frapper cet été, et ça peut arriver puisqu'on en a observé fréquemment, cette vague de chaleur ne va pas pouvoir être atténuée par l'humidité des sols. Lorsqu'une vague de chaleur s'installe sur la Belgique en été, si les sols sont fort humides, cela va servir à tamponner l'effet de la vague de chaleur. L'eau qui est disponible dans les sols va pouvoir s'évaporer et donc pomper une partie de la chaleur de la vague et donc modérer son intensité. Mais s'il n'y a pas d'eau dans les sols, la vague de chaleur a tout le loisir de frapper aussi fort qu'elle veut et elle aura donc un impact beaucoup plus élevé.
Peut-on déjà considérer que cette hausse des températures est un signe annonciateur d'un risque de sécheresse pour cet été ?
Il faut toujours être extrêmement prudent parce que les prévisions saisonnières à très longue échéance sont un domaine dans lequel les recherches évoluent. On ne sait pas faire des prévisions saisonnières comme on fait des prévisions météorologiques pour le lendemain. Les relations entre une température au printemps et une température en été en général, ça n'existe pas. C'est purement fortuit.
Ici, on a cette situation de blocage anticyclonique qui semble durer. On sait que ça peut généralement durer encore une dizaine de jours, voire parfois quinze jours. Donc ce qui est sûr c'est que tout ce qu'on a déjà perdu comme précipitations ne nous aide pas pour la saison à venir...
Y a-t-il de quoi s'inquiéter ou est-ce qu'avec les précipitations de l'année dernière, les nappes phréatiques sont assez remplies ?
Les nappes phréatiques fluctuent et intègrent les anomalies de précipitations. Donc quand il pleut beaucoup, elles ont un effet d'inertie et ont beaucoup d'eau pendant quelque temps. Mais à l'inverse, quand il commence à faire sec longtemps, comme c'est le cas maintenant, elles peuvent aussi très vite s'évaporer. Tout ce qui est tombé durant une année n'est jamais suffisant pour régénérer à l'infini ces nappes phréatiques.
A quoi peut-on s'attendre dans les prochains mois ?
On sait prédire qu'il va faire plus chaud que la moyenne. Mais la moyenne c'est quoi ? C'est souvent la moyenne sur les 30 dernières années ou la moyenne préindustrielle. En fait, on est un peu comme des grenouilles dans un bain d'eau tiède. La température n'arrête pas de monter et on ne se rend même plus compte que l'eau est plus chaude que ce qu'elle était en moyenne. La question qu'on se pose aujourd'hui par exemple, c'est s'il va faire plus chaud que l'été passé. Ça, c'est très compliqué d'y répondre. Par contre, va-t-il faire plus chaud que les étés que vous avez peut-être connus dans votre enfance ? La seule réponse que je peux donner, c'est qu'il y a 30 ans, les étés étaient plus froids que ceux d'aujourd'hui. Donc ce sera un été plus chaud que les moyennes d'il y a 30, 50, 100 ans parce qu'on a ce réchauffement de fond.
En tant que climatologue, arrivez-vous à vous réjouir encore du beau temps de ces derniers jours ?
Moi, je suis toujours content quand le soleil pointe le bout de son nez. J'essaie de faire la part des choses aussi. Mais c'est vrai qu'un temps qui est persistant n'a rien de réjouissant. Ce qui est bon pour nos sols, pour la nature, pour tout le monde, c'est une variabilité. C'est-à-dire des jours avec la pluie, suivis de jours avec du beau temps, donc un temps assez variable.
Il faut voir à présent si on est en train de dériver vers un temps beaucoup plus binaire avec parfois des longues périodes de sécheresse ou alors parfois des longues périodes de pluie. Les deux dernières années semblent nous montrer cela, mais on ne sait pas tirer énormément de conclusions sur cette base.
Quelles sont les répercussions sur la biodiversité locale et sur les écosystèmes en Belgique ?
Concernant la biodiversité, par exemple sur les plantes, les arbres, les forêts, etc., ça a des répercussions de nouveau de court et de long terme. Un déficit hydrique, donc un manque d'eau pour des plantes, peut les rendre beaucoup plus propices à des incendies. Cela est par exemple observé dans les Fagnes ces dernières semaines, où le risque d'incendie est important. La tourbe est extrêmement sèche, des arbres trop secs peuvent aussi facilement partir en incendie, donc ce n'est pas du tout une éventualité qu'il faut écarter.
Au niveau des espèces animales, il y a aussi des phénomènes à seuil. Certains animaux ont des seuils de résistance thermique qui sont à des températures fixes. Au-delà d'une température de par exemple 25 degrés, certains insectes sont forcés de bouger parce qu'ils ne tolèrent plus une température qui excède cette valeur. La situation qu'on observe ces dernières années, c'est une augmentation en fréquence du dépassement de ces seuils. On a beaucoup plus de jours par an qui dépassent ces seuils critiques pour les animaux. On observe en conséquence, une migration de ces animaux. Dans une étude assez récente, on a étudié des populations de bourdons. On a regardé ce qui se passait avec les bourdons dans un monde plus chaud. Ces espèces vont se réfugier dans des niches, dans des endroits où il fait suffisamment frais pour eux pour pouvoir continuer à exister. Le problème, c'est que ces insectes sont des pollinisateurs et sont donc à la base de la chaîne écosystémique qui permet aux cultures de pousser, aux plantes de pousser et à tout notre système agricole de fonctionner. Ces insectes, forcés de bouger, sont les signes avant-coureurs d'une chaîne logistique qui risque à un moment de se détraquer parce que les premières lignes ont dû partir. On a peut-être du mal à percevoir les répercussions mais elles ont des ramifications sur l'ensemble de notre vie de tous les jours, à commencer par notre agriculture.
Doit-on s'attendre à une multiplication des phénomènes météorologiques inattendus, tels que la tempête de grêle survenue à Paris il y a quelques jours ?
Il faut de nouveau faire la part des choses, car un extrême n'est pas l'autre. Il y a des extrêmes climatiques ou météorologiques dont on sait très bien qu'ils sont corrélés avec le changement climatique global. Par exemple une vague de chaleur, dans un monde plus chaud, on sait qu'on va en avoir davantage, qu'elles vont être plus longues et qu'elles vont être aussi plus intenses. Les événements de précipitations extrêmes pourraient aussi augmenter en intensité et en fréquence parce qu'on comprend très bien la thermodynamique de l'atmosphère derrière. On sait que l'air qui est plus chaud, peut accueillir davantage de vapeur d'eau et donc peut provoquer davantage de précipitations intenses sur un temps très court.
Mais il y a des phénomènes beaucoup plus dynamiques, comme les tempêtes, les tornades, les orages. Ce sont des phénomènes extrêmement locaux, extrêmement dynamiques et qui sont pilotés par des processus qu'on a encore du mal à comprendre et dont on a du mal à entrevoir l'évolution dans un monde plus chaud. Donc pour ces phénomènes que je viens de citer, c'est beaucoup plus compliqué de dire si on va en avoir plus ou si on va en avoir moins. Donc c'est important de faire la part des choses.
Il y a quelques années, l'enjeu climatique occupait une place très importante dans le débat public. Aujourd'hui avec le contexte international incertain et l'augmentation de la menace militaire, le climat semble être passé au second plan. Quelle est votre impression vis-à-vis de cela ?
On a senti un élan après 2015 après les accords de Paris. Je pense que l'élan a vraiment culminé vers 2020. Puis, il y a eu la crise du Covid, mais il y a eu le plan de relance du Green Deal aussi qui a mis la question climatique en haut des priorités. Maintenant, on est rattrapé par d'autres priorités qui sont aussi importantes. Mais je pense qu'on a du mal à accepter de mettre la question climatique tout au-dessus de la pile parce qu'elle semble toujours un tout petit peu lointaine et un petit peu diffuse et elle semble ne pas nous concerner.
Pourtant, on a eu la preuve à de maintes reprises que cela nous concernait bel et bien...
En effet, on voit que depuis quelques années, le changement climatique n'est plus quelque chose qui est loin dans le temps et loin de chez nous. Il y a 10-15 ans, on voyait des images de tornades, de tempêtes ou d'extrêmes climatiques loin de chez nous et ça ne nous faisait pas grand-chose. Maintenant, depuis 2021, on sait en Belgique qu'on est nous-mêmes sujet à ces intempéries extrêmes, à des inondations par exemple. On sait que depuis quelques années, on est impacté par des vagues de chaleur fréquentes. On ne peut plus se permettre de remettre le problème de la crise climatique à plus tard, on doit le prendre de front.
Que prônez-vous ?
Le problème aujourd'hui est qu'on traite cette question climatique comme une problématique parmi d'autres. La façon de faire serait de la traiter de façon complètement transversale et de se dire qu'elle est présente dans chacun de nos soucis. Nos problèmes de développement économique doivent s'articuler autour d'une transition.
On dit souvent que la transition énergétique et climatique va coûter cher, plusieurs centaines de milliards d'euros. Et c'est vrai. Mais on voit aussi qu'on est capable de sortir du chapeau plusieurs centaines de milliards d'euros pour réarmer l'Europe dans le cadre du conflit avec la Russie. Cet argent est un peu apparu comme par magie. En fait, l'argent n'est nulle part, il ne sert finalement qu'à soutenir des projets derrière qui vont être rentables. Alors j'imagine que si on sort 800 milliards pour le réarmement, c'est parce qu'on estime que derrière il y a un business. Il y a aussi moyen de sortir des centaines de milliards pour une transition énergétique parce qu'il y a moyen de faire un business derrière.
En tant que chercheur, comprenez-vous cette logique de mettre la problématique militaire avant la problématique climatique ?
Non, je ne la comprends pas. Je pense qu'il n'y a pas de hiérarchie à avoir. Un dirigeant qui a un esprit d'État et qui a une vision de long terme devrait pouvoir comprendre ces enjeux-là. Ils auraient déjà dû être pris à bras le corps depuis très longtemps. Et procrastiner ne sert vraiment à rien du tout. Il y a vraiment souvent un manque de courage aussi et un manque d'ambition. J'entends évidemment l'urgence militaire et c'est une réalité. On ne peut pas nier et on ne peut pas être naïf concernant l'existence d'un conflit à nos portes. Et évidemment, je pense aussi à ma propre sécurité. Et comme tout citoyen, j'aimerais bien qu'on soit mieux préparé à cette éventualité. Mais je pense qu'en aucun cas, ça peut justifier un abandon des efforts en matière climatique.
Selon vous, les deux sont-ils compatibles ?
Dans un nouveau projet, oui. Mais pas dans la logique actuelle.
Ce désintérêt se ressent-il sur votre travail ? Concernant les moyens octroyés, etc.
Au niveau belge, c'est de plus en plus compliqué de trouver des moyens pour faire de la recherche fondamentale. Mais c'est lié aussi à un contexte de contraintes budgétaires, qui s'applique à beaucoup d'autres secteurs. Pour l'instant, c'est compliqué de continuer à essayer de faire ces activités-là. Heureusement, on a quand même des bailleurs de fonds qui sont impliqués par la recherche fondamentale et qui comprennent tout l'intérêt de cette recherche pour le développement à long terme, notamment le Fonds national de la recherche scientifique, le FNRS.
Au niveau européen, on a encore des mécanismes de financement qui sont disponibles mais qui sont extrêmement compétitifs. Par contre, quand on voit ce qui se passe aux États-Unis, on se pose la question de savoir quelle tournure les choses vont prendre en Europe. J'ai plusieurs collègues américains qui nous disent que leurs bourses sont simplement gelées et qu'ils ne sont plus capables par exemple d'aller à des conférences, car s'ils avancent de l'argent, ils ne sont pas sûrs d'être remboursés un jour. Donc, on n'est pas encore dans une situation à l'américaine. Mais c'est à nous, en tant que pays et en tant qu'Europe aussi, de choisir quelle trajectoire on veut emprunter.
Sentez-vous une différence dans la collaboration avec le secteur américain depuis les coupes de Donald Trump ?
Les collaborations, on en a de façon indirecte, on travaille sur des projets communs. Pour l'instant, on continue à travailler. Mais il y a clairement des dossiers qui sont mis un peu à l'arrêt. Je travaille par exemple sur des prévisions de l'évolution de la banquise arctique et antarctique. Et je sais que je ne peux pas attendre de mes collègues américains plus d'implications pour les années à venir. Donc ce ne sont pas spécialement des choses qui sont coupées, mais des opportunités futures qui ne vont pas exister et qui auraient pu exister si leurs programmes n'avaient pas été arrêtés.