Dans les coulisses d'une clinique dentaire de Tirana, là où Angelo a choisi de s'offrir un nouveau sourire
Les soins dentaires sont l'un des principaux secteurs développés dans le cadre du tourisme médical.Située dans la capitale albanaise, la Gremi Clinic accompagne les patients tout au long de ce parcours, loin de s'apparenter à des vacances.

- Publié le 28-12-2021 à 11h27
- Mis à jour le 29-12-2021 à 18h52

Le tarmac de l'aéroport international de Tirana à peine foulé, on a vite fait de comprendre que l'Albanie n'a pas choisi d'appâter le touriste avec ses plages. Première publicité qui saute aux yeux, le temps de patienter au guichet de contrôle d'identité, une immense bannière affiche une super promo pour une implantation de cheveux au prix (imbattable ?) de 1200 euros, au lieu de 1700, prix barré. Quelques pas plus loin, à côté du bureau de change, c'est un sourire "peps aux dents" s'étalant sur deux mètres de long qui attire cette fois le regard des passagers tout juste débarqués. " Per un sorriso perfetto " (faut-il traduire ?), une clinique dentaire vous dévoile le dessous chic de la dent, l'implant.

Et alors que les valises défilent sur le tapis roulant, un présentoir laisse aux nouveaux arrivants le loisir de piocher dans les publicités pour une rhinoplastie, une augmentation mammaire, une abdominoplastie, un lifting du cou, une greffe des sourcils… Rien n'est impossible. Bienvenue au pays du tourisme médical ! Nous ne nous sommes pas trompés de destination. La Gremi Clinic en l'occurrence.

Derrière sa pancarte affichant le nom en question, un jeune homme barbu et masqué attend les passagers – des patients – pour les mener au lieu où tout sera mis en œuvre pour, un jour, les faire retrouver le sourire dont ils rêvent tant depuis parfois bien longtemps. Très prévenant, notre guide, Stevi – puisque c'est son nom – nous mène à la voiture grimée aux couleurs de la… Gremi Clinic. Sur le chemin, une journaliste ou plutôt en l'occurrence une community manager et son acolyte cameraman nous apostrophent. Ils travaillent pour alimenter en vidéos les réseaux sociaux de la clinique dentaire et aimeraient, si possible, nous filmer tout au long de l'aventure qui sera nôtre. On se plie – à défaut de se prendre – au jeu. Et l'on s'exécute. Un peu naïvement. Sans savoir qu'en fait, ils seront de tous les rendez-vous par la suite : admission, consultation, conversation, extraction, excursion… Jusqu'à ce que, un peu saturé, on leur demande de poursuivre le séjour en toute discrétion. Ils obtempéreront.
Clinique, labo, hôtels, resto…
Une grosse demi-heure plus tard, nous voilà donc bel et bien arrivés à la Rruga e Bogdanëve, la rue où, dans un rayon d'une centaine de mètres à peine, sont regroupés la clinique dentaire, le labo où sont fabriquées les prothèses, les hôtels et appartements où séjournent les patients, un centre de wellness qui propose des soins esthétiques, ainsi qu'un bar/restaurant. Autant de devantures en noir, argent et blanc systématiquement flanquées du nom du jeune entrepreneur, Gremi – Dritan de son prénom -, à présent président de la clinique qu'il a fondée en 2009. Derrière sa large monture de lunettes et sa barbe toutes deux noires, M. Gremi nous conte avec moult détails et détours l'histoire de sa réussite. Jeune Albanais de 16 ans à l'époque, il a émigré en Italie pour y faire une vingtaine d'années durant divers petits boulots (dans le tourisme, la restauration, le wellness…) avant de se lancer avec fougue dans cette entreprise dentaire, où défilent aujourd'hui 120 à 130 patients par mois, venus principalement d'Italie, mais aussi de France, Belgique, Bulgarie, Grande-Bretagne… Et même du Texas, cette semaine-là.

Des débuts modestes
Tout avait pourtant commencé modestement. " Au début, j'emmenais des patients italiens avec ma propre voiture pour des soins dentaires, moins chers, en Albanie, explique-t-il. La collaboration avec le dentiste initial s'intensifiant, l'idée de développer un business dans le tourisme médical a grandi. J'ai étudié le marché en Albanie et je me suis lancé avec un capital de départ de 4000 euros. De un dentiste, nous sommes passés à quatre en quelques années. Nous avons déménagé à trois reprises dans divers quartiers de Tirana avant de nous installer dans les locaux actuels où travaillent aujourd'hui 130 personnes au total, personnel des soins de santé, mais aussi des laboratoires, de la logistique, du commercial, des hôtels, du restaurant… "
Ce seront les lieux de vie des patients tout au long de leur séjour plus ou moins court dont la durée reste difficile à préciser avant le départ. On prend en effet le billet de l'aller mais généralement pas d'emblée celui du retour qui sera déterminé en fonction de l'évolution du traitement, le temps de la cicatrisation, entre autres.
Un premier devis, et puis…
Car en effet, lors des premiers contacts établis par mails et par téléphone depuis le pays d'origine du patient vers le centre téléphonique de Tirana, il n'est pas toujours aisé de dresser un état des lieux précis de la situation. D'autant que cette clinique s'est spécialisée dans les cas complexes, et moins dans l'esthétique. Sur base des éléments de dossier fourni par le patient, un premier devis est établi qui donne une certaine idée du montant du "chantier" dont on sait qu'il faut en général plus souvent s'attendre à de mauvaises qu'à de bonnes surprises par la suite.
Ainsi, à titre indicatif, sachant que la première consultation est gratuite et n'engage à rien, les tarifs de la Gremi Clinic pour les principales interventions s'élèvent à 40 €, l'extraction dentaire simple ; 80 €, la dévitalisation ; 100 €, la radiographie numérique tridimensionnelle volumique ; 115 €, la sédation consciente ; 390 €, l'implant en titane et vis de cicatrisation ; 200 €, le pilier protéique ; 500 €, la greffe osseuse (reconstruction de l'os avec membrane et matériaux biocompatibles) ; 700 €, l'élévation du sinus maxillaire ; 4 900 €, la prothèse totale fixe en zircone + 6 implants en titane et 6 500 €, pour la même avec 8 implants ; 340 €, la couronne en zircone… "
Avec ces tarifs, et grâce à une moindre pression fiscale et à un système de taxation plus avantageux dans notre pays, nous nous situons à environ 50 % en-dessous des prix appliqués dans d'autres pays, comme l'Italie
, nous affirme Dritan Gremi,
avant d'ajouter, parfois même plus, 60 % pour la Belgique, 70 % pour la France
".
Si cette affirmation s'avère refléter l'expérience de Jean-Philippe, dont le devis obtenu à Versailles était deux fois supérieur à celui de la clinique albanaise ou encore le cas de cet Italien, visiblement ravi de l'addition de Tirana par rapport au devis établi en Allemagne, il arrive aussi que l'addition finale avoisine en réalité une moindre diminution du prix, de l'ordre de 20, 30 ou 40 % plutôt que de 50 % ou plus, pour autant que l'on puisse comparer des choses comparables. Bien que certains prix soient fixes, rien n'empêche de tenter une négociation, histoire de faire quelque peu diminuer le montant de la facture finale de la clinique qui propose aussi à sa carte des implants de cheveux et des interventions de chirurgie esthétique.
A côté du coût, quid de la qualité ?
Mais au-delà du prix, encore faut-il avant tout que la qualité du traitement et le résultat final soient au rendez-vous . Aux murs de la Gremi Clinic, dont les cabinets dentaires inspirent à première vue confiance, les diplômes des médecins y travaillant devraient avoir eux aussi de quoi rassurer les patients. Parmi eux, on repère un certain Albi Skilja, né en 1991 à Elbasan, en Albanie, ayant obtenu en juillet 2019 un post-graduat en implantologie orale… à l'Université de Gand. On demande à le rencontrer, mais " il ne travaille plus à la clinique ", nous dit-on. " En général, les soignants se sont formés en Albanie, nous explique le CEO, Dritan Gremi. Certains d'entre eux ont fait leur spécialisation à l'étranger, en Europe ou aux Etats-Unis. Quoi qu'il en soit, je les sélectionne sur base de leur CV. Et je choisis les meilleurs. Pour eux, c'est une fierté de pouvoir travailler à la Gremi Clinic ".

Et quand on lui demande
quels sont les éventuels inconvénients
à venir se faire soigner à l'étranger, loin de chez soi, dans un pays inconnu et dans un contexte de tourisme médical, il rétorque avec aplomb que "
Nous suivons des protocoles, d'hygiène notamment, très stricts. Nous utilisons du matériel de qualité. Nous avons 98 % de succès et offrons une garantie de cinq ans sur les traitements. S'il y a un souci, Tirana n'est qu'à 2h30-3 heures de vol de Bruxelles et, dans ce cas, nous prenons en charge les billets d'avion, l'hébergement et les frais médicaux
".
A savoir comment, de Bruxelles ou d'ailleurs, sachant qu'il y a du pire et du meilleur, le patient est assuré de tomber en de bonnes mains quand il aura décidé d'opter pour le tourisme médical, outre le bouche-à-oreille, qui reste vraisemblablement une garantie fiable, il y a aussi les avis diffusés sur les réseaux sociaux.
Et à ce propos, si M. Gremi a développé de la sorte son affaire, c'est qu'il savait qu'il fallait en jouer, voire à en abuser, et aussi comment s'y prendre à ce niveau. " Pour me faire connaître, j'ai très vite développé un site expliquant et montrant comment nous travaillons à la clinique, nous raconte encore le président aujourd'hui âgé de 45 ans. Et à présent, nous alimentons tous les jours notre page Facebook, notamment ".
Car il, il y a aussi le tourisme…

Et de fait, pour celles et ceux qui ont accepté de partager leur expérience, sans complexe, caméra au poing, l'équipe suit pas à pas les pérégrinations des touristes/patients. Que ce soit sur la Place Skanderbeg au centre de Tirana, à la montagne plantée d'oliviers, sur les hauteurs du Mont Dajti, dans la station balnéaire de Durrès à 38 km de la capitale ou encore, le week-end, à deux-trois heures de route, sur les bords du magnifique lac de Pogradec d'où l'on peut apercevoir la Macédoine, Manjola, la journaliste et Steven, le vidéaste, sont là pour capter les images, mettre en scène les personnages se promenant nonchalamment sur la plage, les interroger au restaurant où, la bouche encore endolorie, en attendant leur prothèse, ils se contentent d'une soupe, d'une purée, d'un poisson ou de pâtes… Le plus souvent avec le sourire qu'ils auront forcément plus beau avant de partir rejoindre leurs pénates, après deux ou trois séjours d'une, deux ou trois semaines, à 4 ou 6 mois d'intervalle en Albanie.
A l'instar de Gian Petro, qui ne perd pas une miette de son Coran pêché dans le lac et préparé à l'albanaise, le poisson préféré de la reine d'Angleterre. Avec bonhomie, il se prête au jeu de la caméra, raconte sa journée, ce qu'il a vu de beau, ce qu'il a mangé de bon… même s'il nous a avoué commencer à trouver le temps long. Lui qui, pour ce deuxième séjour, terminait sa troisième semaine à Tirana espérait bien pouvoir retourner près de sa Venise dans les jours à venir.
Car de la patience et de la détermination, il en faut pour boucler cette aventure et mériter ce sourire affiché par Angelo, le jour de son départ. Fière comme Artaban de nous montrer ses nouvelles dents, cadeau qu'il s'est offert au même titre que son épouse, parés pour une nouvelle vie, teintée du slogan de la clinique "Viaggiare sorridere", sourire et voyager