Deux Belges s'illustrent dans le secteur des prothèses avec un ambitieux projet: "Il y avait une très grande inefficacité dans ce domaine"
Trois jeunes ingénieurs électromécaniciens, deux Belges et un Chilien, ont lancé il y a deux ans une start-up capable de proposer des prothèses à moindre coût, fabriquées aisément et rapidement sur place, par des locaux, avec les moyens du bord et la réalité du terrain.

- Publié le 29-11-2023 à 15h19

On n'en a rencontré qu'un, Joren en l'occurrence, mais à le croire, son frère, Florian, est sa copie conforme. Impossible de les distinguer. À deux, les jumeaux font clairement la paire. Une paire d'ingénieurs électromécaniciens, visiblement infatigables et insatiables. Des trentenaires qui ont déjà parcouru le monde, du Pérou au Chili, en passant par de nombreux pays d'Afrique, d'Asie ou plus simplement d'Europe. Qu'il s'agisse de travailler dans le marketing, la stratégie, les finances, les ressources humaines… Qu'il soit question de faire tourner des turbines hydroélectriques ou de gérer des projets d'agriculture de café. Pleins d'énergie et d'imagination, Joren et Florian Vallaeys paraissent bien déterminés.
De ce duo, la dernière trouvaille en date se nomme Ugani Prosthetics, qui signifie "extension" en Swahili, comme nous l'explique Joren : "On voulait voir ce mot comme positif, dans le sens d'une extension du corps". Ugani, c'est le nom de la start-up lancée il y a deux ans, qui s'est donné pour mission de "créer des prothèses abordables mais de haute qualité, partout dans le monde, pour des personnes amputées, grâce à un système innovant de fabrication rapide et peu onéreux, sur place, via imprimante 3D". Voilà comment se définit en une phrase ce projet ambitieux.


Les raisons des amputations
À l'origine, l'idée est venue de Florian. "Pendant 7 à 8 ans, nous avons voyagé chacun de notre côté pour travailler un peu partout à travers le monde, nous raconte Joren. Mon frère a 'fait' 60 pays. Moi, je gérais des projets comme free-lance dans plus de 20 start-up dans tous les secteurs possibles et imaginables. Un jour, mon frère, qui était au Congo pour des microturbines hydrauliques, m'a appelé parce que, à Kinshasa, il avait vu énormément de personnes amputées. Des gens assis sur des planches en bois, et certains même par terre dans la boue. En RDC, la plupart des personnes amputées le sont suite à des accidents de la route (motos, autos, bus…), la guerre à l'Est du pays ; ou alors ce sont des personnes nées avec des malformations. En Europe, pour la majorité, la cause est le diabète, une maladie qui augmente d'ailleurs fortement en Afrique. Dans d'autres pays, les raisons des amputations peuvent aussi être des traumatismes de guerre. Dans des pays comme le Cambodge, ce sont des victimes des mines antipersonnel". Les causes des amputations sont donc variées et nombreuses.
"Mon frère s'est étonné de voir autant de personnes amputées mais non équipées alors que l'on connaît toutes les campagnes d'organismes censés venir en aide à ces victimes, poursuit Joren. On sait en effet qu'il y a beaucoup d'argent qui circule dans ce domaine. Quand on fait des recherches, on voit que des millions d'euros devraient être transférés vers ces victimes or les personnes à avoir été aidées restent en réalité très peu nombreuses. D'après un rapport de 2017 de l'Organisation mondiale de la santé, seulement 5 à 15 % des personnes amputées ont une prothèse dans les pays à faibles et moyens revenus. Nos recherches ont en effet montré qu'il y avait une très grande inefficacité dans ce domaine. Beaucoup de frais (avions, hôtels, salaires élevés, matériel trop cher, événements… d'ONG) qui ne devraient pas l'être sont imputés à l'amputé."

Une prothèse à moindre coût
Face à ce déplorable constat, les deux frères et un ami Chilien, lui aussi ingénieur, se sont donc mis en tête de créer une entreprise capable de proposer des prothèses peu onéreuses, fabriquées aisément et rapidement sur place, par du personnel local, avec les moyens du bord et en tenant compte de la réalité du terrain. Ainsi naquit Ugani. "Dans l'équipe de base, nous sommes tous des ingénieurs et un prothésiste, ce qui nous permet d'aborder le problème avec une vision très pratique, explique le jeune entrepreneur. C'est ainsi que l'on a pu concevoir une prothèse qui est aujourd'hui entre 3 et 10 fois moins chère que les autres prothèses vendues sur le marché. Selon les régions, nous proposons une prothèse transtibiale (c'est-à-dire en dessous du genou) de haute qualité à environ 300 dollars. Tout a été conçu sur place, au nord du Bénin, avec la réalité du terrain : pas de chaîne logistique, des coupures d'électricité non-stop, beaucoup de poussière car la région se situe juste en dessous du Sahel, un taux d'humidité très élevé, une température de 45°… Toutes nos machines devaient fonctionner dans ce contexte. Comme la technologie 3D n'existe pas dans ces pays, nous avons sélectionné des systèmes et des procédures capables de fonctionner dans ce cadre".
Si, pour l'Afrique de l'Est, toute la partie logistique est actuellement centralisée à Nairobi, "on négocie partout dans le Kenya, en Somalie, en Éthiopie, au Rwanda, en Ouganda, en Tanzanie…", énumère Joren, qui est en train de développer un centre similaire à Kinshasa.

Via imprimante 3D
Concrètement, les trois ingénieurs électromécaniciens ont choisi d'utiliser la technologie d'imprimante 3D "mais en gardant la technologie low tech, c'est-à-dire pas des imprimantes à 20 000 euros, mais bien des imprimantes de base, précise Joren. De même, on a trouvé de bons scanners 3D à un prix abordable, via un smartphone à 250 dollars. Il y a moyen de rendre la technologie 3D low tech, en facilitant les procédures et en retirant le superflu. Nous avons beaucoup simplifié la procédure de façon à la rendre accessible à nos prothésistes. Chacun a un GSM, avec lequel on peut réaliser un scan du moignon du patient. On le remodélise ensuite sur PC. Cela donne une reproduction parfaite en digital. C'est une technologie très simple qui permet aux prothésistes de se rendre n'importe où et d'aider des patients depuis leur domicile. Nous avons fait notre propre logiciel open source, gratuit et accessible pour tous les prothésistes du monde. C'est ainsi qu'en quatre mois de recherche, il a été possible de fabriquer en quelques heures une prothèse pour ce prix-là. L'emboîture, c'est-à-dire la partie qui vient au-dessus de la jambe mal formée (le moignon) est en polypropylène. Tout ce qui est fait sur mesure est imprimé en 3D. Pour le reste (pieds, tibias…) des composantes de base, on travaille avec des fournisseurs et on négocie pour avoir de bons prix. Pour les pieds, par exemple, nous en avons trouvé en Turquie – certifiés et conformes aux normes – à 20 euros, alors qu'ils sont généralement vendus à 80 €. Nous n'avons rien inventé de nouveau, on a simplement tout remis en question pour couper tous les coûts inutiles."

À ce jour Ugani a déjà fourni des prothèses au Kenya et au Ghana. "Au Kenya, plus d'une centaine de patients marchent avec nos prothèses, alors que nous avons ouvert notre centre il y a 8 mois, confirme fièrement Joren Vallaeys. Au Congo, nous sommes en train de lancer un plus grand projet, susceptible d'aider des centaines de patients tous les mois. Dans notre business model, nous vendons les prothèses aux patients, au gouvernement et à des ONG. Une jambe, cela permet d'aller à l'école, de retourner au travail, de prendre soin de sa famille, de se réintégrer dans la communauté… Dès ce moment-là, pour un Kényan qui a un smartphone à 50 ou100 dollars, une prothèse à 350 dollars, c'est réaliste. Dans une université, par exemple, les étudiants ont fait une cagnotte pour offrir une prothèse à un étudiant amputé. Au début, on visait plutôt les patients de la classe moyenne, qui peuvent se payer une prothèse à 300-350 dollars. Notre espoir est de pouvoir baisser le prix de la prothèse de base dans les années à venir."

