Que dit la science du cas d'Imane Khelif et Lin Yu-Ting, les boxeuses controversées aux JO ?
Le Professeur Luc Baeyens, gynécologue du sport, analyse les implications des DSD, anomalies de la différenciation sexuelle.

- Publié le 02-08-2024 à 19h09
- Mis à jour le 04-08-2024 à 15h05

À l'heure d'écrire ces lignes, le Comité international olympique n'avait pas donné plus de précision sur la potentielle particularité physiologique qui pourrait toucher les deux athlètes algérienne et taïwanaise au centre de la polémique. Leur dossier médical n'est pas connu. Pour un gynécologue du sport que nous avons interrogé, la condition des deux boxeuses est probablement à classer dans ce qu'on appelle désormais les DSD ou Disorders (ou Differences) of Sexual Development, les anomalies de la différenciation sexuelle (ce qui a été auparavant improprement appelé intersexualité).
Concrètement, au niveau génétique, chez ces personnes, les chromosomes sont XY (ceux d'un garçon), mais cela peut passer inaperçu à la naissance, car leur apparence est celle d'une fille. "Souvent, ce n'est pas vu à la naissance, et l'on pense donc que ce sont des filles, parce que dans le ventre de la mère, il n'y a pas pas eu de développement vers le garçon, détaille le Professeur Luc Baeyens. En effet, pour qu'un "XY" devienne garçon à la naissance, il faut qu'il y ait une activité hormonale dans l'utérus, afin que les organes génitaux masculins soient présents. Cela ne se produit qu'avec la DHT (Dihydrotestostérone), qui ne se développe pas chez les DSD, en raison de l'absence de (l'enzyme) 5-alpha-réductase."
En fonction de l'atteinte de la maladie, les conséquences peuvent être diverses. Les organes génitaux masculins peuvent être quasi absents, les clitoris (plus ou moins grand) et (un début de) vagin être présents, mais ce ne sera jamais le cas pour la matrice ou les ovaires vu les chromosomes XY. L'apparence peut cependant évoluer après la puberté ; les testicules peuvent descendre et le pénis peut grandir. Face une telle transformation, relève le Pr Baeyens, la skieuse autrichienne Erika Schinegger avait décidé, dans les années 1960, de devenir Erik. Sa médaille d'or au championnat du monde fut redistribuée à Marielle Goitschel, arrivée seconde.
Le rôle de la testostérone
Quel serait l'avantage d'un DSD en compétition sportive, en particulier sur un ring de boxe ? Un symptôme des DSD est l'hyperandrogénie, c'est-à-dire une production plus importante de testostérone, dite "hormone masculine" mais que les femmes secrètent aussi. On sait que les sportifs dopés à la testostérone auront plus de muscle et presteront mieux. Mais de grands champions peuvent en avoir un faible taux : "la testostérone ne fait donc pas tout". Quoi qu'il en soit, "d'après les lois du sport, rappelle le médecin, les deux boxeuses ont normalement dû faire descendre leur taux de testostérone depuis au moins deux ans, au taux des filles "normales". Sinon, elles n'auraient pas pu être en compétition, selon les règles du CIO. Mais en fait, on l'ignore puisqu'ils ne veulent rien dire."
Concernant l'apparence physique, il est vrai que "ces filles avec XY sont en général un peu plus large, un peu plus grandes, avec un petit peu plus de muscle que la plupart des filles mais pas au même niveau que les femmes transgenres (née homme mais qui choisit de devenir femme que ce soit via hormones, opération, ou simple changement à l'état civil, NdlR). L'avantage d'une femme transgenre est très évident. Même si on fait descendre sa testostérone, elle aura le coeur plus grand, les épaules et les poumons plus larges en ayant vécu une puberté de garçon… La plupart des fédérations ont donc à présent interdit qu'elles participent chez les filles, tandis que le cas des DSD est plus compliqué : il y a toute une gamme de forme, qui va de fille pratiquement complète vers presque un garçon."
Pour le gynécologue, le bon choix était en effet de ne pas exclure Imane Khelif et Lin Yu-Ting des JO, du moins "si leur taux de testostérone est bien dans la norme. Oui, peut-être sont-elles un peu larges que la moyenne, mais des filles XX peuvent aussi l'être…" Les "filles XY" "ont de probables avantages génétiques mais comme plein d'autres sportifs ont des avantages génétiques : il y a des gènes qui favorisent la construction des muscles, le transport d'oxygène… Au top du top des sportifs, ce sont pratiquement tous des individus qui ont des "anomalies génétiques" que la plupart des gens n'ont pas…"