"Quand je suis en vélo 'électrostim', je me sens exactement comme lorsque je roulais avant. Je ne me sens pas handicapé, je roule comme les autres"
Depuis un accident qui l'a rendu tétraplégique en 2013, le scientifique Vance Bergeron a totalement réorienté sa carrière, pour se consacrer désormais au développement et à l'amélioration de la technique de l'électrostimulation, notamment dans le domaine sportif. Entretien, à l'occasion de l'ouverture des Jeux paralympiques.

- Publié le 28-08-2024 à 08h57
- Mis à jour le 28-08-2024 à 12h47

Si le Belge Piotr Van Montagu débutera sa compétition ce 29 août avec les qualifications en tir à l'arc, le Français d'origine américaine Vance Bergeron a déjà commencé "ses" Jeux paralympiques ce lundi 26 août, lorsqu'il a eu l'honneur d'être porteur de la flamme lors du relais à Vichy, à quelque 150 km de sa ville de résidence, Lyon. Ensuite, il suivra les compétitions avec passion. À partir du 4 septembre, il observera sans aucun doute avec grand intérêt les courses de handbike (vélo couché), et en particulier les performances du para-athlète français Florian Jouanny, déjà vainqueur aux Jeux de Tokyo. Vance Bergeron a en effet contribué à améliorer le maindelier (pédalier pour les mains) du vélo du champion français, afin de le rendre plus rigide de façon à ce que le transfert d'énergie entre les mains et la machine soit le plus optimal possible.
"S'entraîner tous les jours avec la douleur"
"J'ai énormément de respect pour les para-athlètes, raconte ce chercheur au CNRS, à la base physicien des matériaux. D'autant plus depuis mon accident. Je sais qu'ils ont des contraintes que les athlètes normaux n'ont pas. Les athlètes paras doivent faire des performances, s'entraîner tous les jours avec la douleur, et avec un (non) contrôle du corps auxquels les gens qui ne sont pas handicapés n'ont pas besoin de faire attention…."

En effet, avant 2013, outre sa pratique de l'escalade et de la plongée, Vance Bergeron parcourait 7000 km par an à vélo et "roulait 365 jours sur 365, qu'il pleuve ou qu'il neige"…"Je faisais beaucoup de vélo, avant, c'est d'ailleurs ainsi que je me suis retrouvé en chaise roulante…" Vers l'âge de 50 ans, alors qu'il se déplaçait avec sa bicyclette pour se rendre au travail dans son laboratoire, il s'est fait renverser par une voiture conduite par une dame âgée, qui lui a coupé la route. Malgré son casque, le verdict est sans appel : rupture de deux vertèbres cervicales. Vance Bergeron se retrouve tétraplégique, avec ses jambes immobiles, une main paralysée et l'autre difficilement contrôlable. "Par exemple, cette tasse, je ne peux pas la soulever avec cette main, je peux le faire avec l'autre, mais d'une certaine façon", illustre-t-il.

Après son accident de février 2013, durant sa rééducation qui va durer un an, en bon chercheur, Vance Bergeron se plonge dans la littérature scientifique sur la réadaptation et découvre l'électrostimulation, une technique où des capteurs, par des courants électriques, stimulent les muscles, qui actionnent eux-mêmes des machines (vélo, rameurs…), sans que des signaux passent du cerveau à la moelle épinière, endommagée.
Du vélo de grand-mère au vélo très chic en carbone
Le scientifique franco-américain finira ainsi par développer son propre vélo "électrostim", adapté à son propre handicap (ce qui a d'ailleurs favorisé sa collaboration avec Flo Jouanny). Grâce à un senseur sur le pédalier, le système, en fonction de la position des pédales, sait à tout moment quels muscles stimuler par les électrodes, pour continuer à faire tourner les pédales. Concrètement, le capteur laser envoie des signaux à un ordinateur qui calcule en temps réel quels muscles utiliser.
"De tels vélos avaient été inventés aux États-Unis dans les années 1980, mais c'était complètement inutilisé dans les centres de rééducation. Cela existait aussi au Royaume-Uni depuis 1990, mais ils n'avaient jamais traversé la Manche, raconte-t-il. J'ai demandé au vendeur au Royaume-Uni, Kenneth Hent, qui est maintenant un ami, comment faire pour fabriquer le mien. Il m'a envoyé un exemplaire, mais c'était un vélo de grand-mère. En un an, j'ai construit un tricycle (où on est couché) de compétition, en carbone, très léger (13 kg) et très chic !"

Durant sa réadaptation et après, l'idée de construire ce vélo et pouvoir refaire du sport a contribué à sa résilience en lui donnant un but, assure le scientifique. "Le sport, c'est un bon objectif !" Désormais, avec de tels vélos "électrostim", Vance Bergeron peut désormais à nouveau rouler à l'extérieur ou faire du vélo stationnaire, malgré sa tétraplégie. "Mentalement, ce que cela m'apporte est extrêmement riche, confie-t-il. Quand je suis en vélo 'électrostim', je me sens exactement comme lorsque je faisais du vélo avant. Je ne me sens pas handicapé, je roule comme les autres ! D'ailleurs, si tu me vois faire du vélo 'électrostim', tu te diras "mais il n'est pas handicapé, lui !". En outre, lorsqu'on commence à faire de l'exercice et du cardio-vasculaire, le cerveau relâche de la dopamine, la drogue du bonheur, et de la sérotonine, antidépresseur numéro 1. En faisant du sport, on est plus heureux ! Quand je ne fais pas de sport, je ne suis pas bien dans ma peau. Je bouge moins bien, je suis fatigué plus facilement, mon état mental et physique se dégrade rapidement. Et je suis moins agréable avec les autres, ma femme me dit que je suis grognon !"
Avantages cruciaux
Pour une personne handicapée moteur, les avantages physiques du sport par électrostimulation sont cruciaux. En effet, les électrodes stimulent trois muscles principaux : quadriceps (qui poussent), ischios (qui tirent) et fessiers (qui poussent). "Ce qui arrive à toutes les personnes qui sont en chaise roulante – ou qui ne peuvent pas bouger – ce sont les escarres, souligne Vance Bergeron. Dans de telles conditions, le muscle s'atrophie et seule la peau peut protéger contre les os et les matériaux comme une chaise métallique. On développe alors des escarres. Cette escarre peut être très grave, il peut aller jusqu'à l'os, il peut être contaminé et infecter l'os, ce qui peut parfois aller jusqu'à la mort du patient. Lorsque tu fais l'électrostimulation, tu développes tes muscles. Et ce muscle fonctionne comme un coussin qui protège contre les escarres. C'est majeur. C'est aussi très bon pour le système cardio-vasculaire. Et puis les bénéfices sociaux, via les salles de sport, c'est énorme."

Vance Bergeron est si convaincu de ces avantages qu'il cherche à en faire bénéficier le plus grand nombre. Le scientifique a lancé une association, Ants, qui a créé trois salles de sport à Lyon, Grenoble et bientôt Saint-Etienne. Une deuxième salle doit aussi prochainement ouvrir à Lyon, tant le succès de la première est grand. Pour la somme de 40 euros par mois, les personnes handicapées peuvent faire du rameur, du vélo stationnaire ou de la marche, grâce aux machines des salles, fonctionnant toutes par électrostimulation. Surtout, elles peuvent se rencontrer. "Les gens qui ont un handicap, particulièrement ceux un petit peu plus âgés, restent à la maison. Ils ne peuvent pas travailler et ils n'ont pas une réelle vie sociale. Les personnes utilisent donc aussi la salle de sport pour parler entre elles de choses intimes, des problèmes que les gens valides n'ont pas, pour partager librement sans se sentir jugées."
Médaille de l'innovation
De son côté, directeur de recherche au CNRS, Vance Bergeron a totalement réorienté sa carrière, pour se consacrer désormais à l'amélioration de l'électrostimulation et au développement d'autres systèmes électrostim que sportifs. Pour ses travaux et initiatives, il a d'ailleurs reçu en 2019 la prestigieuse Médaille de l'Innovation du CNRS. Dans son département au Laboratoire de Physique de l'ENS de Lyon, des recherches sont par exemple en cours au niveau des électrodes électrostim, avec l'idée de construire plusieurs petites électrodes au lieu d'une seule grande pour un muscle et d'étudier leur localisation idéale (aussi pour d'autres muscles que les trois principaux), afin de limiter la fatigue et ugmenter la puissance du sportif. Par ailleurs, Vance Bergeron travaille aussi à des exosquelettes, en particulier des mains – "la première chose que les personnes tétraplégiques veulent récupérer, ce sont les mains"-, misant sur l'électrostimulation entre autres. Lui s'aide déjà de gants similaires pour accompagner ses gestes dans la vie courante et qu'il a co-réalisés.

Avec de telles machines fonctionnant par électrostim, pas question de participer aux Jeux paralympiques pour une personne handicapée. Pas de regret pour Vance Bergeron, cependant : "L'esprit des Jeux, c'est l'athlète lui-même, pas la technologie", souligne ce fan des Jeux paralympiques. Mais avec son vélo électrostim, il a déjà concouru au Cybathlon, qu'on pourrait décrire comme les Jeux paralympiques assistés par la technologie (courses sportives et épreuves de la "vie quotidienne" avec exosquelettes, électrostimulation, prothèses…). Le prochain aura lieu en octobre 2024 à Zurich.