Omar Yaghi, tout juste couronné prix Nobel de chimie, est à Bruxelles : "Une nouvelle façon de penser la chimie au service du monde réel"
Prix Nobel de chimie 2025, le Jordano-Américain est à Bruxelles pour la conférence Solvay. Ses "architectures moléculaires" ouvrent la voie à une chimie capable de piéger le CO₂, purifier l'eau ou extraire l'humidité de l'air.
- Publié le 08-10-2025 à 21h58
- Mis à jour le 08-10-2025 à 22h19
Il a reçu le coup de fil lui annonçant qu'il venait de remporter le prix Nobel de chimie 2025… dans un avion. "Nous venions d'atterrir après un vol de dix heures entre San Francisco et Francfort. J'étais prêt à me lever pour sortir de l'avion quand mon téléphone a sonné. Et quand j'ai vu que l'appel venait de Suède (le comité Nobel est basé là-bas, NDLR), je me suis dit que c'était un appel que je devais prendre ! (rire)", a raconté Omar Yaghi, sourire discret et regard lumineux, ce mercredi à l'hôtel La Plaza, à Bruxelles.
Le chercheur, désormais professeur à l'Université de Californie à Berkeley, s'apprêtait à participer à la 27e Solvay Conference on Chemistry, qui réunit cette semaine les grands noms du domaine. C'est à cette occasion qu'il a donné dans la capitale belge sa première conférence de presse en personne en tant que lauréat du prix Nobel, qu'il partage avec le Japonais Susumu Kitagawa et le Britannique Richard Robson.

Une architecture moléculaire révolutionnaire
Le trio est récompensé pour le développement des metal–organic frameworks (MOF), des structures moléculaires capables de créer de véritables "cages" à gaz. "Ces matériaux ont ouvert une mine d'or scientifique", explique Omar Yaghi. Constitués d'ions métalliques reliés par des molécules organiques, ils forment des cristaux poreux dont les cavités peuvent être conçues sur mesure pour capturer des substances spécifiques : dioxyde de carbone, eau, polluants, voire PFAS, ces produits chimiques persistants qui contaminent nos rivières. Certains MOF peuvent même servir de catalyseurs ou conduire l'électricité.
L'idée, née dans les années 1990, a profondément transformé la chimie des matériaux. "La beauté de la chimie, c'est que si vous apprenez à contrôler la matière au niveau atomique et moléculaire, le potentiel devient immense", expliquait Omar Yaghi au comité Nobel.
De la recherche au terrain : un potentiel colossal
À Bruxelles, Omar Yaghi a insisté sur les nombreuses applications concrètes déjà en cours. "Ce n'est plus de la science-fiction : plusieurs start-ups aux États-Unis utilisent nos matériaux pour produire de l'eau à partir de l'air, notamment dans des environnements désertiques", souligne-t-il. Les mêmes principes pourraient bientôt permettre de capturer le dioxyde de carbone des usines ou de filtrer les polluants chimiques dans les eaux usées. "Nous avons désormais les outils pour rendre la chimie plus propre et plus utile à la planète. C'est un changement de paradigme : la matière devient un allié face à la crise climatique."
Et pour lui, l'intelligence artificielle pourrait bien amplifier cette invention : "Prendre l'IA et la développer avec l'expérience, combiner ces deux dimensions pour simplifier au maximum les tâches que nous effectuons au laboratoire. Mes étudiants ont déjà accompli en deux semaines ce qu'il aurait fallu deux ans à faire, simplement en utilisant ChatGPT", explique-t-il.
Les perspectives industrielles s'étendent bien au-delà du laboratoire. Des prototypes de systèmes portables de collecte d'eau atmosphérique fonctionnent déjà dans certains déserts, tandis que d'autres équipes testent des filtres à base de MOF pour piéger le CO₂ dans les gaz d'échappement. "Ce prix Nobel reconnaît non seulement une découverte fondamentale, mais aussi une nouvelle façon de penser la chimie au service du monde réel", conclut Omar Yaghi.
De réfugié palestinien à figure mondiale de la science
Mais au-delà de la découverte, le parcours d'Omar Yaghi incarne la force de la science comme ascenseur social. Né en 1965 en Jordanie, dans une famille modeste de réfugiés palestiniens, il a grandi sans électricité ni eau courante. Enfant, il se faufile un jour dans la bibliothèque de son école, découvre un livre de chimie et tombe sous le charme de ces mystérieuses structures dessinées dans les pages. À 15 ans, son père l'envoie étudier aux États-Unis. Quarante ans plus tard, il devient l'un des chimistes les plus cités au monde.
"Les gens talentueux existent partout. Nous devons libérer leur potentiel en leur offrant des opportunités", aime-t-il rappeler. À Bruxelles, Omar Yaghi insiste aussi sur la responsabilité des scientifiques face aux grands défis planétaires : "Notre but n'est pas seulement de découvrir, mais d'inventer des solutions pour un monde plus durable."