Les entreprises risquent l'extinction, alertent des experts de la biodiversité : "Même les firmes qui se pensent éloignées de la nature en dépendent"
La croissance de l'économie mondiale s'est faite au prix d'une immense perte de biodiversité, qui représente aujourd'hui à son tour un risque critique pour l'économie, la stabilité financière et le bien-être humain, avertit un nouveau rapport scientifique.

- Publié le 09-02-2026 à 15h57

Toutes les entreprises dépendent de la nature et toutes ont un impact sur celle-ci. Et la croissance de l'économie mondiale s'est faite au prix d'une immense perte de biodiversité, qui représente aujourd'hui à son tour un risque critique pour l'économie et la stabilité financière à travers le monde. Ce sont les principales conclusions d'un nouveau rapport inédit publié aujourd'hui par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes).
Même les entreprises qui peuvent sembler très éloignées de la nature ou qui ne se considèrent pas comme basées sur la nature dépendent, directement ou indirectement de celle-ci, expliquent les auteurs. L'environnement naturel fournit par exemple des matières premières ainsi que de l'énergie et régule des cycles environnementaux, comme l'atténuation des inondations et l'approvisionnement en eau. Les écosystèmes contribuent aussi au tourisme, aux loisirs, à l'éducation ou aux valeurs spirituelles et culturelles…
Actuellement, la biodiversité et la nature fournissent davantage de nourriture, d'énergie et de matériaux qu'à aucun autre moment de l'histoire humaine. Or, la croissance économique continue de contribuer aux facteurs directs de la perte de biodiversité : utilisation des terres et des mers, exploitation non durable des organismes naturels, changements climatiques, pollution et invasion d'espèces exotiques… Les marchés sont pour leur part incapables d'évaluer financièrement les contributions de la nature à l'humanité, telles que la filtration des polluants, la régulation du climat et la pollinisation. "Par conséquent, les entreprises supportent peu ou pas de coûts financiers liés à leurs impacts négatifs. Et si elles ont, au contraire, des impacts positifs sur la biodiversité, elles n'arrivent pas à en tirer des revenus. De ce fait, les incitations sont insuffisantes pour que les entreprises agissent en faveur de la biodiversité", regrettent les auteurs du rapport.
Des milliers de milliards de financement "anti-nature"
Le rapport "Entreprises et biodiversité", réalisé par 79 scientifiques du monde entier, a été approuvé par les représentants de plus de 150 gouvernements membres de l'Ipbes lors d'une session clôturée dimanche et qui s'est tenue à Manchester, au Royaume-Uni.
"La perte de biodiversité est l'une des menaces les plus graves pour les entreprises, résume le professeur Stephen Polasky (États-Unis), coprésident de l'évaluation. Pourtant, la réalité paradoxale est qu'il semble souvent plus rentable pour les entreprises de dégrader la biodiversité que de la protéger."
Depuis 1992, le capital par habitant produit par l'Homme a augmenté de 100 % tandis que le capital de "stock naturel", a lui, baissé de 40 %. Rien qu'en 2023, les flux financiers mondiaux publics et privés endommageant directement la nature ont été estimés à 7 300 milliards de dollars. Au sein de ce montant, 4 900 milliards de dollars viennent de financements privés et 2 400 milliards de dollars sont des dépenses publiques, correspondant à des subventions néfastes pour l'environnement. À l'opposé, 220 milliards de dollars de flux financiers publics et privés ont été orientés en 2023 vers des activités contribuant à la conservation et à la restauration de la biodiversité.
"Plus rentable de dégrader que de protéger"
"Les entreprises et les autres acteurs clés peuvent soit ouvrir la voie à une économie mondiale plus durable, soit risquer l'extinction… à la fois des espèces dans la nature, mais aussi potentiellement la leur", avertit Matt Jones (Royaume-Uni), l'un des trois coprésidents de l'évaluation.
Selon le rapport, toutes les entreprises, y compris les institutions financières, pourraient en effet prendre des mesures supplémentaires. Le rapport liste d'ailleurs de nombreuses actions "que les entreprises peuvent prendre dès à présent et qui profitent aux affaires et la biodiversité" : l'augmentation de leur efficience, la réduction des déchets et des émissions… Exemples concrets : en agriculture, être attentif à l'usage de l'eau réduira aussi les coûts, tandis qu'en élevage, planter des arbres locaux dans une prairie accueillant du bétail augmentera sa production de lait. En foresterie, une gestion durable réduira l'érosion, un service écosystémique qui peut être compensé par le défraiement de la centrale hydroélectrique toute proche. Dans une plantation de café, protéger les chauves-souris permettra d'augmenter les rendements grâce à leur prédation des ravageurs. Sans oublier que la protection de la faune et la flore en général est toujours un bonus pour l'écotourisme…
Néanmoins, "pour éviter le greenwashing, il est essentiel que les entreprises aient des stratégies transparentes et crédibles, qui démontrent clairement leurs actions et la manière dont elles contribuent aux résultats en matière de biodiversité et qu'elles divulguent leurs impacts et leurs dépendances ainsi que leurs activités de lobbying", relève la professeure Ximena Rueda (Colombie).
Pour le Professeur Polasky, nous devons en tout cas absolument dépasser le "faux choix binaire des gouvernements et des décideurs entre une politique pro environnement ou pro business. Toutes les entreprises dépendent de la nature, c'est pourquoi les actions de conservation et d'utilisation durable de la nature peuvent également aider les entreprises à prospérer sur le long terme".
Les auteurs du rapport reconnaissent toutefois que les entreprises ne peuvent pas, à elles seules, agir pour stopper et inverser la perte de biodiversité. Les gouvernements jouent notamment un rôle important, via des cadres politiques, juridiques et réglementaires adéquats. Les institutions financières doivent aussi réorienter les flux depuis des initiatives néfastes à la nature vers des actions qui lui sont favorables.