"Non, les femmes de la Préhistoire ne passaient pas leur temps à balayer la grotte pendant que leur mari allait chasser"
Marylène Patou-Mathis, préhistorienne française réputée, secoue les idées reçues sur cette période. Elle s'intéresse, dans un nouveau livre, "Nous étions si proches", aux relations humains-animaux depuis la nuit des temps. Elle revient aussi pour nous, à l'occasion du 8 mars, sur le rôle de la femme à la Préhistoire, qui a longtemps fait l'objet de présupposés.

- Publié le 08-03-2026 à 07h55
- Mis à jour le 08-03-2026 à 14h51

La préhistorienne Marylène Patou-Mathis, directrice de recherche émérite au CNRS, s'est fait une spécialité de secouer les idées reçues sur la Préhistoire. Entre autres sur Néandertal (c'est elle qui a aidé à cesser de le voir "comme un abruti") et le rôle de la femme, avec L'homme préhistorique est aussi une femme (Allary Éditions). Ce best-seller a ouvert la voie à "une autre façon de regarder le matériel" préhistorique.
Vous avez écrit cette phrase devenue célèbre : "Non, les femmes de la Préhistoire ne passaient pas leur temps à balayer la grotte en attendant que leur mari revienne de la chasse". Qu'est-ce qui permet de le dire ?
Ce que j'ai entendu depuis toujours sur la Préhistoire, c'était que les hommes faisaient tout : ils allaient à la chasse, taillaient les outils, peignaient les grottes… Et les femmes alors, qu'est-ce qu'elles faisaient ? La cueillette, s'occuper des enfants, faire la cuisine. En tant que scientifique, je me suis demandé : sur quoi cela repose-t-il ? En fait, ce n'est basé sur rien. La Préhistoire, apparue en tant que discipline au milieu du XIXe en Occident, n'est alors produite que par des hommes. Ils avaient donc cette vision patriarcale très marquée et ont calqué ce modèle sur la vie des humains préhistoriques, avec la division sexuelle des tâches. En réalité, que ce soit en étudiant les squelettes humains, les sépultures ou l'art paléo, il n'y a rien qui montre que les femmes n'étaient pas "en capacité de". Elles pouvaient très bien avoir peint Lascaux ! Ou aller à la chasse, car physiquement, elles étaient très robustes.
Une apparence robuste qui a même amené à des erreurs…
Oui. Par exemple, l'Homme de Menton est ainsi devenu… la femme du Cavillon ! Cet Homo Sapiens découvert (en 1872) à Menton en France, était robuste, donc pour les préhistoriens de l'époque, c'était logique : c'était un homme ! On faisait cela aussi pour les armes : si dans une sépulture, il y avait des armes de chasse, c'était un homme ! Même si on ne pouvait pas être certain. En effet, le squelette n'est pas toujours très bien conservé. Or, au niveau des os, c'est vraiment le bassin qui détermine s'il s'agit d'un homme ou d'une femme. Désormais, l'ADN nous permet d'être sûrs. L'ADN ne ment pas : c'est XX ou XY.
![Reconstitution du crâne H5, attribué à la « femme de la Quina » mais qui a changé cinq fois de sexe depuis sa découverte, en raison de la difficulté pour les paléoanthropologues à évaluer le dimorphisme sexuel de stature, peu accentué chez les Néandertaliens[8].](/resizer/v2/S5VKD3X55FFF3BW6V4SEHXNP7I.png?auth=f7de7396ae782d9e1067448e39a726cad814c6091c7a6c8532a5212a19f451ed)
On constate moins de différences de morphologie entre l'homme et la femme qu'actuellement ?
C'est cela, il y a moins de dimorphisme sexuel. Les Néandertaliennes sont ainsi extrêmement robustes. Leur musculature est puissante, on le voit sur leurs os. Un exemple très criant est la femme de La Quina, un squelette féminin, de Néandertalienne, découvert en 1911 en Charente.
Le découvreur, le docteur Léon Henri Martin, était très étonné en regardant les bras du squelette car le bras droit était très développé, avec beaucoup de musculature. Mais pas le gauche. Il a même cru qu'il y avait deux individus !
Mais non, il n'y en avait qu'un. Parce qu'en fin de compte, le fait que son bras droit soit très développé veut dire qu'elle lançait probablement le javelot. On a aussi trouvé sur son bras de petits marqueurs, des petites exostoses (excroissances osseuses, NdlR), dus à un geste répétitif. Elle ne lançait pas pour s'amuser ! Elle chassait !
En outre, la biogéochimie nous permet aussi maintenant de déterminer l'alimentation d'une personne via les os. Elle montre qu'au Paléolithique, il n'y a pas une alimentation plus carnée et protéinée chez les hommes que chez les femmes.

On n'observe pas non plus de domination masculine sur la femme, de société du patriarcat ?
L'absence n'est certes pas une preuve, encore moins la preuve de l'absence. Mais à partir du matériel, cela ne se décèle pas. Que cela soit en termes de nombre de sépultures, d'objets ou de parures présents, on observe la même chose pour les hommes et les femmes. Et l'art est quand même très féminin.
C'est-à-dire ?
Il y a très peu de représentations masculines. Tout ce qu'on a appelé les "Vénus" (statuettes où la partie centrale d'un corps féminin est exagérée, NdlR), c'est seulement du féminin. Les sociétés préhistoriques sont très diverses, et dans certaines sociétés, c'était peut-être des déesses mères, dans d'autres, des amulettes pour la protection lors de l'accouchement. Mais tant une femme qu'un homme aurait pu les fabriquer. Il y a dans l'art une présence très forte de la femme. Une femme enceinte : l'enfant est à l'époque très important car les peuples chasseurs-cueilleurs n'ont pas de biens. La seule chose qui permet la perpétuité dans les mémoires du clan, c'est la transmission. Cette transmission se fait à travers les enfants, qui vont perpétuer la mémoire du clan.
Vous parlez aussi de sociétés matrilinéaires ?
Je pense que la tendance dans les sociétés préhistoriques est plutôt matrilinéaire. Cela se traduit par la transmission des connaissances, du nom, des biens quand il y en a, par la mère, sans qu'il y ait une domination des femmes sur les hommes.

Une autre idée fausse est l'absence des femmes au fond des grottes ?
Je ne sais même pas d'où sort cette idée ! Pourquoi ? Parce qu'elles ne font pas de la spéléo ? En fait, on trouve des empreintes de mains de femmes au fond des grottes. À la grotte du Pech Merle (France), il y a une main de femme (au poignet étroit, NdlR) juste à côté de la peinture d'un cheval. Pourquoi ne l'aurait-elle pas peint ? On me dit : "Tu n'as pas de preuve". Ce à quoi je réponds : "Bah non, mais quand il y a des mains d'hommes à côté d'une peinture, vous me dites que ce sont les hommes qui les ont peintes !"
Mon livre a en fait remis en question cette idée que la domination de l'homme sur la femme "remonte à la nuit des temps". Désolée messieurs, le patriarcat n'est pas inné mais culturel. Arrêtons de penser que, de tout temps, les modèles sociétaux, c'était le nôtre !
C'est le Néolithique qui a fait tout basculer ?
Avec la sédentarisation, à la fin du Néolithique, il va y avoir une explosion démographique. Ce qui signifie qu'une femme tombe plus souvent enceinte. Avec le sevrage, cela fait 3 ou 4 ans, où elle est un peu coincée. Les enfants, l'agriculture et son traitement (poteries, galettes…) lui prennent du temps ; elle perd donc cette capacité de faire autre chose. Et elle reste près de la maison et du village.
Je pense qu'il est aussi possible que l'emprise des hommes sur le corps des femmes apparaisse à cette période.
Pourquoi donc ?
Le surplus alimentaire va provoquer l'enrichissement et la propriété, et donc la transmission de biens. Les hommes s'interrogent : qui est le père d'un enfant ? Car l'image de la famille préhistorique dans les films et BD me font bien rire : chez Néandertal et Sapiens, l'ADN montre en fait qu'au sein d'un clan de 30 à 50 personnes, on est "pluripartenaires". Comment un homme peut-il être sûr qu'il est père d'un enfant ? Une seule solution (elle mime le geste consistant à fermer une serrure) : "Clic-clac".