La Calamine : Quand Moresnet était une commune sans Etat
Une exposition pour le bicentenaire du territoire neutre que le zinc fit prospérer.
- Publié le 09-06-2016 à 08h47
- Mis à jour le 09-06-2016 à 08h53

C'est l'histoire étonnante, largement méconnue hormis localement, d'un territoire qui, pendant plus d'un siècle, de 1816 à 1919, appartint à deux Etats en donnant l'impression de n'appartenir à aucun.
Moresnet-Neutre, aujourd'hui Neu-Moresnet, une section de La Calamine, naquit il y a deux siècles de l'indécision de la Prusse et des Pays-Bas au lendemain de la victoire contre l'Empire napoléonien. Une sorte de non-accord, négocié à Aix-la-Chapelle en 1816, stipule que la zone contestée "sera soumise à une administration commune et ne pourra être occupée militairement par aucune des deux puissances". Les droits des Pays-Bas passeront à la Belgique à la suite de son indépendance en 1830.
Bien sûr, pareil compromis alambiqué autour d'une minuscule région de 3,5 km² (par comparaison, Monaco compte 2 km²) n'aurait jamais vu le jour si elle n'avait pas renfermé rien moins que les plus riches gisements de calamine du continent européen…
Grâce au procédé Dony
"Les mines étaient déjà exploitées au temps des Romains, nous dit Sylvie Fabeck, conservateur du Göhltalmuseum de Kelmis (musée de la Vallée de la Gueule), qui présente une exposition à l'occasion du bicentenaire moresnetois. On s'est déjà disputé le territoire au temps de Philippe le Bon. Après l'annexion à la France, la municipalité est passée au département de l'Ourthe et l'exploitation de La Calamine est devenue un établissement national".
L'importance stratégique du lieu va par la suite gagner encore en ampleur sous l'effet des procédés, perfectionnés par l'abbé Dony, permettant d'extraire le zinc pur du minerai calaminaire. En 1805, le chimiste liégeois acquiert une concession dans la mine de l'Altenberg, la Vieille Montagne, qui va faire la fortune de Moresnet. "La calamine est un nom qui rassemble en fait tous les minerais de zinc, poursuit notre interlocutrice. Il y avait une mine principale et d'autres tout autour. Les géologues viennent de partout dans notre musée parce que nous sommes les seuls à présenter la collection complète".
L'échec des timbres moresnetois
Avec les accords de 1816 s'instaure donc un régime d'une originalité totale. Louis Malvoz, auteur d'une des rares études qui lui ait été consacrée en français (dans le "Bulletin du Crédit communal", n° 144, 1983), fait état d'un ouvrage publié à Paris en 1864 sous le titre : "Les trois petites républiques. Saint-Marin, Andorre et Moresnet". Comparaison n'est pas raison car on ne peut parler ici d'un Etat à part entière. Trois niveaux d'autorité y coexistent. De droit, il y a celle des commissaires royaux représentant les pays cosouverains et l'administration communale. De fait, il y a la Société de la Vieille Montagne "qui a tout à dire" et dont certains directeurs seront bourgmestres.
C'est le médecin en chef de l'entreprise, le Dr Wilhelm Molly, qui s'ingénie en 1886 à créer une poste et des timbres locaux. "L'idée était sans doute d'attirer les regards des collectionneurs, précise Sylvie Fabeck. Mais après deux semaines, l'expérience a été arrêtée par les commissaires royaux, en donnant pour argument que dans la loi française, le service postal est une prérogative nationale". Car c'est le droit français qui est resté d'application à Moresnet, comme si l'histoire s'était arrêtée en 1815. L'épisode démontre aussi qu'on ne se trouve nullement dans un pays souverain.
"Neutre : toujours; Belges : peut-être; Prussiens : jamais !", tel était leur dicton
Coordonnée par le Dr Herbert Ruland, historien, professeur à l'Autonomen Hochschule à Eupen, l'exposition du Göhltalmuseum constituera une vraie révélation pour la plupart des visiteurs francophones, peu au fait du passé singulier de cette région des frontières. Significatif ? Les publications les plus récentes la concernant sont parues en Flandre et aux Pays-Bas. Et c'est une compagnie flamande, De Queeste, qui fit de l'aventure moresnetoise le sujet d'une pièce de théâtre en 2011.
Des avancées sociales remarquables
Jusqu'au deuxième tiers du XIXè siècle, les objets et documents ici rassemblés reflètent une sorte d'âge d'or, notamment à travers les lithographies prestigieuses de Maugendre, les représentations des mines à ciel ouvert, l'organisation administrative… et même des avancées sociales remarquables pour l'époque. "La Vieille Montagne veillait à la condition de ses travailleurs, observe Sylvie Fabeck. Elle avait intérêt à ce qu'ils restent parce qu'ils connaissaient les différentes variétés de minerais. On ne travaillait pas plus de14 heures par jour et 6 jours par semaine. Des crédits étaient accordés aux ouvriers pour leur logement. Il y avait des caisses d'épargne, de pension… Les premiers syndicats n'ont pas réussi à s'implanter parce que les gens ne voyaient pas ce qu'ils pouvaient avoir de plus".
Avec l'épuisement des gisements, à partir des années 1880, changement de décor. C'est l'époque où Moresnet-Neutre, à la recherche d'une nouvelle vocation, tente de produire des timbres pour philatélistes, d'attirer les touristes, d'ouvrir un casino et même de s'ériger en premier Etat espéranto du monde (encore une idée du Dr Molly)… On y vit aussi beaucoup de la contrebande. L'avenir ? "Neutre : toujours; Belges : peut-être; Prussiens : jamais !", affirme un dicton de l'époque. La Première Guerre mondiale se chargera de trancher la question.
En pratique : Göhltalmuseum, Maxstraße 9, 4720 Neu-Moresnet. Ouverture ma. et ve. 8-12h, me. 8-12 et 14-16h30, sa. et di. 14-18h. L'exposition est en allemand mais une brochure en français est disponible. Rens. : tél. 087.65.75.04, www.kelmis.be (avec le calendrier des festivités du bicentenaire).
