"Je ne pouvais pas rester dans mon canapé alors que des gens étaient en danger chez eux" : des héros ordinaires à Chaudfontaine
Une semaine après le drame, la solidarité se structure dans le quartier de Brouck à Chaudfontaine, particulièrement touché par les inondations.
- Publié le 25-07-2021 à 20h37
- Mis à jour le 26-07-2021 à 11h07

Brahim Ben Sennah raconte cette nuit du 14 au 15 juillet à Chaufondtaine. "Je ne pouvais pas rester dans mon canapé alors que des gens étaient en danger chez eux. Alors j'ai enfilé ma combinaison de plongée." Avec une lampe torche dans la nuit noire et de l'eau jusqu'à la taille, il a parcouru la rue principale du village. "C'était une sensation très bizarre. Le silence de la nuit était rompu par des habitants criant 'Venez nous sauver !'"
Ce gérant d'une petite société calidifontaine spécialisée dans l'intervention d'urgence a équipé d'autres citoyens de combinaisons de plongée et de lampes torche. Au moyen d'un petit tracteur, ceux-ci ont procédé à l'évacuation des maisons. "On a dû casser des portes pour rentrer", confie Brahim. Les personnes ont été évacuées au compte-gouttes. "Des sinistrés coincés aux étages me demandaient de l'eau, c'est fou de se dire que ça arrive en 2021."
Jean-Michel Widar, compagnon de sauvetage de Brahim, raconte qu'un système de ravitaillement inouï a été mis en place. En tirant une flèche à laquelle était accrochée une corde, un "pont aérien" a pu être établi au moyen d'une poulie pour ravitailler le Source O Rama, une des salles communales où des sinistrés s'étaient réfugiés.
Les Calidifontains sont restés chez eux parfois plus de 48 h sans pouvoir ressortir, sans eau, ni nourriture. Quand on lui demande comment elle a réussi à tenir ces deux jours, une femme répond à la légère. "On a passé le temps. On regardait les frigos, les troncs d'arbres puis les morceaux de maison passer devant la fenêtre du premier étage." Soudain, ses yeux se voilent. "On avait une demi-bouteille d'eau et des raisins secs pour tenir." Les habitants racontent que les pompiers ont tardé à intervenir dans les rues les plus touchées. "Ils étaient en sous-effectifs et ne pouvaient agir tant que le commandement n'en donnait pas l'ordre", confie Jean-Michel. Même constat à propos du commandement militaire, qui aurait refusé de donner des ordres d'intervention " tant que le risque zéro n'était pas établi ".
Sortir du désastre
L'étendue du désastre, ce n'est qu'au lendemain de ces terribles journées que les habitants ont pu le mesurer. "Une usine de beurre située 40 kilomètres en amont a été dévastée. Des tonnes de beurre se retrouvaient dans les jardins, en plein soleil", témoigne un habitant en désignant des centaines de barquettes de beurre qui se sont mêlées à la boue et aux algues.
Dans les rues de Brouck, un quartier de Chaudfontaine complètement sinistré, une ambiance surréaliste règne. Le soleil frappant le sol crée un voile de poussière jaune derrière lequel s'activent inlassablement bénévoles et employés communaux. Des militaires distribuent de l'eau. Derrière la voie ferrée, un tas de débris en tout genre n'en finit pas de grossir. Sans discontinuer, des camions déversent leurs bennes dans ce qui devient une véritable décharge à ciel ouvert.
Un magasin solidaire
Bénévole gérant la circulation à proximité d'une maison coupée en deux, Annick confie : "C'était ma seule semaine de vacances cette année. Je suis fière de la passer ici à aider."
Un peu plus en aval, l'église de Vaux-sous-Chèvremont a été transformée en centre pour réfugiés. Il est difficile de distinguer l'autel, caché derrière des centaines de dons en tout genre. Sur le côté de l'édifice, un magasin solidaire a été improvisé. Des bénévoles et des militaires s'activent pour accueillir, soigner, ravitailler ainsi qu'informer les sinistrés sur les démarches administratives à réaliser. Une semaine après les inondations, la solidarité, d'abord spontanée, commence à se structurer.
Le centre peut compter sur la solidarité du CPAS de Woluwe-Saint-Lambert, qui prépare près de 300 repas chauds chaque soir dans ce refuge improvisé. Il faut alimenter ceux qui ont tout perdu et qui se refusent à quitter leurs maisons ravagées par crainte des vols.
"Maintenant il faut que la solidarité tienne dans le temps", espère Manuela Catot, chargée de mission à la commune.
Quarante ans de travail
À Brouck, un vieil homme exprime sa détresse dans un souffle. Debout, tenant avec courage une brouette, les bras tremblant de fatigue, il se désole. "C'est quarante ans de travail à l'usine, quarante ans d'efforts pour notre confort, qui sont partis." Ému, avec l'impuissance des mots que l'on utilise en sachant bien qu'ils ne traduiront jamais tout à fait la réalité, il lance : "J'espère que cela va réveiller la conscience humaine, que l'humain sera plus humain, qu'il quittera la folie de l'argent."