Arnaud De Lie se confie avant de remettre en jeu son titre de champion de Belgique : "Je tournais en rond et j'avais la tête qui tournait"
Le coureur de chez Lotto a opéré un changement d'état d'esprit décisif pour aborder la suite de la saison avec confiance et sérénité.
- Publié le 27-06-2025 à 13h45

Il y a des maillots qui ont une signification particulière. Celui de champion de Belgique, Arnaud De Lie l'a porté avec fierté tout au long de l'année. Malgré un début d'année compliqué, le coureur de Lotto garde surtout en tête les moments forts et les belles victoires. À la veille des championnats de Belgique, où il défendra son titre sur la course en ligne à Binche, il s'est confié avec le naturel qu'on lui connaît. Revenu du Tour de Suisse avec de bonnes sensations et une confiance retrouvée, le Taureau de Lescheret est prêt à relever ce nouveau défi, tourné vers l'avenir. C'est à Bastogne, dans l'hôtel Melba, qu'il a partagé son état d'esprit positif avant ce week-end décisif.
Arnaud, qu'est-ce que vous vous retenez de ce jour magique du 23 juin 2024 ?
"C'était le 23 ou le 24 ? (rires) Ah oui, le 23. C'est un jour qui restera à jamais gravé dans ma mémoire. Rien que le fait de rouler avec mon frère, puis le déroulement de la course, avec un travail formidable de toute l'équipe. Remporter mon premier titre de champion de Belgique, c'était vraiment incroyable. Et toutes les émotions qui ont suivi… Beaucoup d'émotions, surtout avec toute ma famille présente. Un titre national, ce n'est pas quelque chose qui arrive tous les jours, alors il faut en profiter. Et je crois que ce jour-là, toute la famille De Lie a vraiment savouré ce moment."
Une saison toute belle et rose, il n'y en a pour l'instant qu'un qui a ça, c'est Pogacar.

C'était aussi après un début de saison assez difficile. Un peu comme cette année ?
"C'est sûr, il y a eu des beaux moments, d'autres moins. Je pense qu'une saison toute belle et rose, il n'y en a pour l'instant qu'un qui a ça, c'est Pogacar. Il faut plus profiter des moments de joie comme j'ai eu l'année passée. C'est là que tu te rends compte de leur valeur."
C'était comment de porter ce maillot ?
"Très spécial, surtout les premières fois. Après un certain temps, tu t'habitues. Mais je me souviendrai toujours de mon premier entraînement avant le Tour de France avec ce maillot. Je le connais depuis que je suis tout petit (NdlR : il a été champion de Belgique chez les juniors), mais le mettre chez les pros, c'est quand même quelque chose de différent. Ça t'ouvre un peu plus de respect, c'est sûr que c'était très agréable."
Qu'est-ce que vous retenez de ces douze mois ? Les bons et les mauvais moments ?
"Douze mois et une semaine (rires). Il n'y a que des bons. Cette année n'est pas la plus belle, mais je suis fier d'avoir accompli tout ce dont j'étais capable. Il y a quand même trois belles victoires, comme au Mur de Grammont, au Tour du Danemark, à Binche. Il y a toujours mieux à faire, mais je peux me satisfaire avec ce que j'ai fait."
Et neutraliser Pogacar à Québec aussi.
"Oui, ce n'était pas le plus simple, mais j'ai su le faire. Si c'est à refaire, je le ferais peut-être différemment, mais au moins j'ai une belle photo à mettre dans mon salon."
Gagner dimanche n'est pas l'objectif, mais j'y vais avec l'intention de bien faire.
On imagine que si on s'habitue à un très beau maillot comme celui-là, on a envie de le reconquérir. Est-ce que ça fait partie des ambitions pour dimanche ?
"Je ne dirais pas que c'est l'objectif, mais j'y vais avec l'intention de bien faire. L'intention de bien faire, ce n'est pas faire 152e de la course. C'est de faire le maximum. Le championnat de Belgique, c'est une loterie. Il faudra être au bon moment, au bon endroit, avec les bonnes personnes. Et surtout à Binche, où chaque année c'est une course assez mouvementée."
Dimanche, il y aura de l'incertitude durant toute la course.
C'est une ville où vous avez déjà levé les bras.
"Oui, l'an passé, j'ai remporté Binche-Chimay-Binche. L'approche du sprint est la même. Ça donne déjà un peu confiance. Mais ce n'est pas parce que tu as gagné qu'une course est déjà faite. C'est ça qui est bien avec le cyclisme. Il y a beaucoup d'incertitude. Dimanche, il y en aura durant toute la course."
Comment vous sentez-vous pour l'instant, à la fois physiquement et moralement ?
"Le Tour de Suisse s'est très bien déroulé. C'était un parcours relevé, avec peu d'occasions de sprint. Mais le but, c'était de prendre la confiance et faire des kilomètres avec la même atmosphère que le Tour de France. Sans les points négatifs. Je veux dire, là, moins de pression médiatique. Au niveau mental, c'est assez bien. Je suis heureux de pouvoir remettre mon titre en jeu. Heureux aussi de pouvoir prendre le départ du Tour de France."

Merlier est l'un des plus rapides du monde, voire le plus rapide.
Lotto aura encore une fois l'avantage du nombre. On pourrait faire un copier-coller du briefing de 2024 ou pas ?
"Oui, c'est sûr. Mais je pense à Alpecin aussi. Jasper (NdlR : Philipsen) a vraiment envie de gagner un titre de champion de Belgique. Ensuite, il y a Merlier. Il est l'un des plus rapides du monde, voire le plus rapide. Et l'arrivée à Binche, où se trouve le mémorial Frank Vandenbroucke, signifie beaucoup pour lui. Il aura aussi beaucoup d'envie de faire la passe de trois. Jordi Meuus est à prendre en compte aussi."
Vous citez plus les sprinters que les punchers. Van aert, Evenepoel, ce ne sont pas des clients pour vous ?
"L'incertitude planera durant toute la course. Il faudra vraiment que toutes les équipes soient représentées devant. La qualité de très bons coureurs, est énorme. Et plier la course à deux, ce sera difficile, je pense. Si Evenepoel et van Aert sont devant, Alpecin et Lotto rouleront derrière. Quand tu as 18 à 36 coureurs qui roulent à fond pour aller chercher deux mecs, ce sera compliqué d'aller au bout."
J'essaie de positiver tout le temps.
Sur cette année en noir-jaune-rouge, vous ne retenez vraiment que le positif ? Il y a aussi un peu des bas… Vous voulez laisser ça derrière ?
"Non, je ne les oublie pas. J'essaie d'abord de les accepter, ce qui n'est pas la chose la plus simple. Et prendre le positif dans le négatif. C'est vraiment essayer de retrouver la grinta. Après dix kilomètres, tu crèves. Soit tu te dis, 'putain, fais chier (sic)'. Soit tu te dis, 'oh la chance, j'ai une chambre à air'. Je pense que là, au moment où je vous parle, c'est vraiment ça que j'essaie de faire. C'est vraiment positiver tout le temps. Je pense qu'à ce niveau-là, je suis pas mal."
Pour cela, la région, votre famille, votre entourage vous sont chers. Ça vous a aidé à positiver ?
"Ça peut aider, mais ça doit venir de toi. Les personnes qui m'aiment peuvent me dire, 'allez Arnaud, vas-y'. Mais si tu es persuadé que ça ne viendra pas, ça ne viendra pas. Je pense que c'est vraiment l'état d'esprit qui est différent. Avant qu'on mette un stop à Gand-Wevelgem, je tournais en rond et j'avais la tête qui tournait."
Est-ce que vous avez retrouvé le plaisir du cyclisme ?
"Oui, bien sûr. Sinon, je ne serais pas là en train de vous parler. Je n'aurais pas été au Tour de Suisse. Et je n'aurais pas recommencé les courses, tout simplement."
L'Arnaud après Algarve et l'Arnaud d'après le Tour de Suisse sont complètement différents.
Et comment est-ce que vous avez retrouvé ça ?
"Comme je dis, ne pas voir le négatif. À un moment, tu marches dans tes bottes. C'est-à-dire que tu oublies de lever les pieds et les bottes, elles s'usent vite. J'étais peut-être aussi trop dur avec moi. Je faisais quatrième, j'étais… déçu. Non, pas déçu, j'étais même fâché sur moi."
Est-ce qu'on peut dire par là que vous aviez mis la barre trop haut, ou qu'on l'avait mise trop haut pour vous ?
"Un peu les deux. Mais je pense que c'est à toi de voir comment tu dois percevoir ce qu'on te dit. Ce qui est un peu complexe. Mais si on te dit, 'Arnaud, tu dois faire mieux', et toi tu te dis, 'il me reproche de ne pas le faire assez', ça ne va pas. Et il y a des manières de percevoir un discours. Je pense que je le percevais assez mal. Je le prenais trop personnellement. Et c'est pour ça que je me mettais la barre trop haut. Au mauvais moment. En Algarve, ce n'était peut-être pas le bon moment. Et l'état d'esprit au Tour de Suisse était complètement différent. Mais l'Arnaud après l'Algarve et l'Arnaud après le tour de Suisse sont complètement différents."
Quand tu es fier de ce que tu as produit, c'est beaucoup plus gratifiant que quand c'est pour quelqu'un d'autre.
Est-ce que vous vous êtes mis dans une bulle par rapport à ce qu'on pouvait raconter sur vous, sur les raisons de votre mal-être pendant cette période-là ?
"C'est assez compliqué de se fermer et ne rien écouter. Quand je me réveillais, je ne me disais pas 'yes, je vais lire la gazette et je vais voir ce qu'il y a sur moi'. J'essaie d'être plus distant à ce niveau-là. Je me suis dit, mais pour qui je fais du vélo ? Les gens ont des attentes. Et tu te dis, mais en fait, je faisais du vélo quasi pour eux, pas pour moi. Et ça, c'est complètement différent. J'ai fait le contre-la-montre (NdlR : en Suisse). Je l'ai fait à bloc et je l'ai fait pour moi, pas pour que mon entraîneur me dise, 'bien roulé Arnaud'. Non, j'ai roulé pour moi et je suis fier de ce que j'ai fait. Quand tu es fier de ce que tu as produit, c'est quand même beaucoup plus gratifiant que quand c'est pour quelqu'un d'autre."
Nous sommes à neuf jours du départ du Tour de France, il y a la possibilité d'un premier maillot jaune. C'est dans votre tête ?
"Je n'ai pas encore regardé la première étape. Je sais que c'est à Lille, mais je n'ai pas regardé plus que ça. Je reste dans l'instant présent. Aujourd'hui, je suis ici. Demain, je sais que j'ai repos. Après-demain, je ne sais pas ce que je vais faire. Si c'est une heure et demie ou trois heures, je ne sais rien. C'est vraiment vivre l'instant."
Je suis un mec de parole. Un contrat est un contrat. Chaque chose en son temps.
Il y a aussi des grosses équipes qui se sont intéressées à toi dernièrement. Ça t'a flatté un peu ?
"Ça me fait rigoler parce que c'est la seule chose que j'essaie d'éviter, d'être gratifié par d'autres. Il y a beaucoup de gens qui savent caresser dans le sens du poil. C'est bien qu'il y ait des équipes qui viennent, mais si toi, tu n'es pas heureux dans ce que tu fais, tu peux arrêter. En fait, ça ne me fait ni chaud ni froid parce que je suis encore sous contrat. Je suis un mec de parole. Un contrat est un contrat. Chaque chose en son temps."
Les résultats l'attestent, la deuxième partie de saison, vous êtes toujours meilleur. Est-ce que tu as une explication biologique, physiologique à ça ?
"Depuis que je suis jeune, ça marche comme ça. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que ce sont les écureuils dans les arbres (rires). Je n'en sais rien. Mais c'est vrai que, toujours juin, juillet, août, septembre jusqu'à octobre, je suis toujours très, très bien au niveau des sensations. Encore cette année. Il fait chaud. Pourtant, on dit que ce n'est pas un temps pour les gros (rires), mais ça me réussit bien. Il y a souvent des belles choses que j'ai pu faire durant cette période-là. Si vous me payez un test pour le comprendre, je veux bien aller le faire. Mais preuve est que la saison est loin d'être terminée. Et qu'il y a encore de très belles courses."
