Swann Borsellino : "Un débat sur Kylian Mbappé m'a donné envie de faire un malaise !"
Le journaliste qui officiera sur la RTBF nous livre son analyse sur les dernières performances des Diables rouges et des Bleus, quelques jours avant la Coupe du Monde.


- Publié le 06-06-2026 à 11h55
- Mis à jour le 07-06-2026 à 09h09

Swann Borsellino s'est un peu éloigné de la Belgique cette année, depuis qu'il ne commente plus la Pro League. A l'occasion de la Coupe du monde, la RTBF a néanmoins tenu à miser sur ce fin connaisseur du foot, qui a le don de dégainer des formules aussi décalées que pertinentes. Ce Français de 34 ans livrera ses analyses depuis les studios de Reyers, mais aussi depuis les stades outre-Atlantique. Avant son départ, il s'est penché sur les Diables rouges et les Bleus. Swann Borselino est l'"Invité du samedi" de La Libre.
Rudi Garcia s'est montré inventif et a proposé un nouveau système face à la Croatie. N'est-ce pas risqué à quelques jours du début de la Coupe du Monde ?
Pas du tout. Il y a un regain d'intérêt pour les équipes nationales avant le début de la Coupe du Monde, et les matchs amicaux sont donc particulièrement scrutés. Mais il faut se rendre compte que, pour la plupart des entraîneurs, ce sont des occasions de préparer leurs joueurs, comme une sorte de laboratoire qui permet d'évaluer les forces en présence, la forme, la fatigue... vu que chacun a vécu une saison différente. C'est donc le moment idéal pour tester d'autres schémas qui peuvent se révéler utiles au cours de la compétition. Je suis plutôt content de voir qu'on est capable de jouer avec un système différent de temps en temps. Surtout que c'était pas mal du tout, notamment du côté d'Onana.
Imaginez-vous ce système défensif être maintenu sur le long terme ?
Non. Les sélectionneurs des équipes nationales travaillent différemment des entraîneurs des clubs. Ils ont beaucoup moins accès aux joueurs, qu'ils voient assez peu pendant l'année. Ils ont donc moins le temps de travailler des choses et de préparer des cordes à leur arc pour innover pendant les matchs. C'est pourquoi Rudi Garcia a profité de la Croatie pour ouvrir son champ des possibles. Ce système peut être envisagé pour affronter des équipes qui l'utilisent ou qui sont tout simplement plus fortes. Mais le but n'est pas d'y avoir recours dès le premier match des Diables. On a une poule très abordable, qu'on va probablement dominer. Mais cela pourrait être utile plus tard...
Amadou Onana n'a aucun automatisme comme défenseur central. Face à un attaquant de classe mondiale, le danger est grand, non ?
Ce n'est pas sûr que ce soit systématiquement lui qui joue à ce poste dans ce cas de figure. Mais il est clair que les automatismes se construisent au fil du temps. L'ancienne génération belge avait la chance de pouvoir compter sur des défenseurs centraux qui se connaissaient très bien. Mais il faut faire confiance aux joueurs et à leur capacité à évoluer ensemble. On ne peut pas organiser 10 matchs amicaux pour qu'ils développent une complicité. Il faut peut-être se dire que c'est un choix mûrement réfléchi de Rudi Garcia qui ne date pas d'hier.
D'autant que notre défense a longtemps été pointée du doigt comme étant notre gros point faible. Garcia a-t-il trouvé la solution ?
Certains pensent de façon erronée que la présence d'un défenseur supplémentaire sur le terrain signifie que la défense est plus solide. L'idée est avant tout d'amener de la diversité dans ce que l'on est capable de proposer à nos adversaires tout au long du tournoi, mais aussi tout au long du match. Onana pourrait débuter au milieu et passer ensuite à l'arrière pendant le jeu, en fonction de la façon dont se déroule la rencontre. On a quitté cette façon vieillissante de concevoir la composition d'une équipe avec des joueurs qui évoluent au même poste tout au long du match.
Le choix de Nathan Ngoy pour débuter face à la Croatie a pu étonner mais, vu ce qu'il a proposé, il a tout à fait sa place parmi les titulaires ?
J'ai un rapport un peu spécial avec ce joueur que j'ai suivi toute l'année en Ligue 1. J'étais heureux qu'il figure dans la liste belge pour le Mondial parce qu'il a tout le potentiel pour briller avec ces Diables. Il a un cerveau qui turbine, mais il est aussi capable de s'asseoir sur le banc si on le lui demande. Il ne va pas faire d'histoire et est vraiment fiable. Il est apte à marquer des goals de temps en temps. Au-delà de son match de mardi que j'ai trouvé très bon, j'étais satisfait de l'association à l'arrière avec Arthur Theate.

Par contre, Kevin De Bruyne n'a pas été très percutant. Faut-il s'inquiéter ?
Les gens adorent s'inquiéter avant la Coupe du Monde. Mais on sait deux choses sur Kevin De Bruyne et Romelu Lukaku. Tout d'abord, le meilleur est sans doute derrière eux, même si ce sont deux légendes du football belge et européen du XXIe siècle que je respecte énormément. Ensuite, ce sont des garçons à qui il faut faire confiance et qu'il faut responsabiliser. J'ai beaucoup aimé le visage que Kevin De Bruyne a montré à ses débuts avec Rudi Garcia. C'était celui d'un battant. Je parlerais presque d'une seconde jeunesse. Mais on ne verra pas le meilleur de Kevin De Bruyne sur des matchs amicaux ou peut-être même sur les matchs de poule de Coupe du Monde, selon moi. Il devra hausser le ton par la suite parce qu'il est une boussole pour notre équipe. Il a une qualité pure dans ce qu'il propose sur le terrain et un CV qui fait qu'il est craint par les adversaires. Pour faire une grande Coupe du monde, on aura besoin d'un grand Kevin.
Romelu Lukaku, lui, monte et marque contre toute attente. Mais qu'avez-vous pensé de sa forme physique ?
C'est ma plus grande interrogation. Romelu est une bête physique, mais il a besoin de rythme. Sa longue absence qui l'en a privé pose question. Si on se base sur le match face à la Croatie, on peut être sûr d'une chose : devant le but, il n'y a pas mieux. Il est capable de marquer à n'importe quel moment. Mais on ne le verra que par bribes au cours des matches qui sont supposés faciles. Mais il y a un autre joueur auquel je crois énormément: Mathias Fernandez-Pardo (voir son portrait).
Les anciens joueurs ont-ils encore suffisamment la niaque pour booster les nouveaux ?
Romelu Lukaku, Kevin De Bruyne et Thibaut Courtois sont d'immenses compétiteurs. Mais ils n'ont pas gagné avec l'équipe nationale malgré leurs prestations exceptionnelles. Ils continuent à jouer aujourd'hui, parce qu'ils aiment le foot et qu'ils aiment triompher. Seront-ils capables d'amener la grinta, l'envie de gagner ? Je leur fais une confiance aveugle. Mais c'est aussi au staff et aux nouveaux joueurs d'avoir la niaque parce qu'on ne peut pas se baser uniquement sur les anciens dans un groupe.

Quels sont les Diables rouges qui seront des "game changers" selon vous pour le Mondial ?
On a quand même trois joueurs qui ont passé un cap sur le plan personnel et par rapport à ce qu'ils sont capables d'amener à une équipe. Tout d'abord, les deux joueurs d'Aston Villa: Amadou Onana, dont on a déjà parlé, et Youri Tielemans, qui est hyper mature et à son meilleur niveau. Ensuite, Jérémy Doku, qui a brillé avec Manchester City et qui peut vraiment débloquer un match contre absolument n'importe quelle équipe. Ces trois Diables sont des joueurs sur lesquels on peut se baser sereinement aujourd'hui. Ils sont en mesure de porter l'équipe nationale et d'être au niveau.
Outre Romelu Lukaku, y a-t-il d'autres motifs d'interrogation dans cette sélection des 26 ?
Pas vraiment. Le fait d'être français me rend beaucoup plus hermétique à l'inquiétude générale qui règne en Belgique. Et puis, je ne suis pas nostalgique de la génération dorée. Même si je suis capable de voir que l'équipe actuelle n'a pas le même niveau, j'ai des raisons de croire qu'elle peut faire un beau parcours. Je ne suis donc pas trop préoccupé par cette sélection de 26 joueurs.
Si vous devez choisir un seul favori, qui désignez-vous ?
C'est une question que je déteste. Déjà parce que je suis catastrophique en pronostics, ensuite parce que je considère qu'il n'y a pas un favori. On a tendance à penser, notamment en Belgique, comme on l'a vécu à l'époque de Roberto Martinez, que pour gagner un grand tournoi, il faut être la meilleure équipe. C'est oublier qu'il faut aussi de la réussite, ou aussi un joueur qui va faire une super compétition... Mais je dirais que parmi les meilleures équipes, figurent l'Angleterre, la France et le Portugal.
Sur papier, la France dispose-t-elle des meilleurs atouts ?
L'attention est surtout portée sur le secteur offensif, qui fait vraiment forte impression, avec Mbappé, Dembélé, Olise, Barcola... Certains joueurs qui vont commencer sur le banc seraient titulaires avec n'importe quel pays, comme Désiré Doué ou Rayan Cherki. Mais j'ai deux points d'interrogation. D'abord, le milieu me parait moins fort que celui de 2018, qui était alors composé de Pogba et Kante, qui étaient vraiment au top niveau. Ensuite, les latéraux : Lucas Digne n'est pas dans le top mondial, Théo Hernandez est loin du top mondial, Malo Gusto n'est pas mauvais à Chelsea et Jules Koundé n'a pas fait une super saison avec Barcelone. Ce n'est pas une critique de ces joueurs-là, mais je ne pense pas qu'on puisse parler d'équipe de rêve.

Kylian Mbappé a connu une saison à la fois florissante, en terminant meilleur buteur de Liga, et compliquée, puisqu'il a été hué par les supporters du Real Madrid, qu'il y a des tensions dans le vestiaire et que son club n'a remporté aucun trophée. Dans quel état d'esprit est-il aujourd'hui ?
Les gens ont beaucoup de difficultés à ne pas parler de Kylian Mbappé. C'est d'autant plus le cas en Espagne, où la presse est bien plus dure qu'en Belgique ou en France. J'ai carrément vu naître des débats du type "Faut-il que Kylian Mbappé soit titulaire avec l'équipe de France ?". Ca me donne envie de faire un malaise ! Qu'on n'apprécie pas le garçon, même sans le connaître, je suis prêt à le tolérer. Mais les gens sont tellement obnubilés par le personnage, par le fait qu'il ne défend pas assez... Kylian Mbappé adore ce genre de grands tournois. Il ne sera donc pas décevant dans cette Coupe du monde.
Quand il était au PSG, le climat était tendu. Maintenant, c'est au Real. Y a-t-il un problème avec lui, avec son comportement ?
Le Real, c'est un vestiaire très particulier. Zidane ou Ancelotti sont parvenus à le gérer, mais pas Xabi Alonso ou Arbeloa. En équipe de France, Kylian Mbappé a peut-être pu avoir des attitudes crispantes à certains moments mais, dans ce groupe, il se retrouve avec des joueurs qui sont davantage ses copains.
L'équipe regorge de talents. En posant ses choix, Didier Deschamps fera des déçus. La gestion du vestiaire s'annonce-t-elle compliquée ?
Deschamps s'est heurté à des critiques parfois méritées, notamment par rapport à la qualité du jeu proposé. Mais il est capable de gérer un groupe et des egos. Il ose mettre certains joueurs sur le banc et il le fait impeccablement. Une chose est peu palpable en Belgique, mais on la ressent fort en France, c'est une forme d'union sacrée des joueurs depuis que Didier Deschamps a annoncé que ce serait sa dernière compétition à la tête des Bleus. Par le passé, certains joueurs ont pu regretter que l'équipe ne jouait pas bien malgré un effectif très costaud. Désormais, on sent que tout le monde veut se régaler. C'est comme si les joueurs se disaient "C'est la dernière du grand patron, faisons le partir par la grande porte".
Avez-vous un coup de cœur pour une équipe ?
J'aime beaucoup la sélection anglaise qu'a faite Thomas Tuchel, qui n'a pas eu peur de ne pas prendre certains joueurs. Cela fait des années qu'on dit que l'Angleterre est un agglomérat de joueurs qui font rêver mais qui ne gagnent rien. Aucun entraîneur, jusqu'à présent, n'avait eu le courage de dire "Ok, je vais emmener des gars peut-être un peu moins forts, mais qui vont se bagarrer pour l'équipe". Le fait que Thomas Tuchel soit allemand le rend moins peureux face aux critiques de l'opinion publique et de la presse anglaises.
Quel sera votre rôle à la RTBF durant cet événement ?
Je m'envole dimanche pour Mexico, où je vais commenter le match d'ouverture. Ensuite, je rentre à Bruxelles, où je serai soit aux commentaires, soit en plateau. Puis je repars dans les stades à partir des 16e de finales pour commenter les matches.
Qu'est-ce qui vous excite le plus ?
Evidemment de pouvoir commenter en étant au stade. J'ai 34 ans et j'ai déjà eu la chance de faire beaucoup de choses dans ma jeune vie professionnelle. J'avais couvert la Coupe du monde 2014 pour le média So Foot, ce qui représentait déjà un rêve d'enfant qui se réalisait. Mais cette fois, je serai dans les stades en tant que consultant auprès de Benjamin Deceuninck, Lancelot Meulewaeter ou Frank Peterkenne. Pour reprendre une phrase du célèbre commentateur français Thierry Roland : "Après ça, je peux mourir tranquille, mais le plus tard possible".