"C'est légitime d'exprimer son mécontentement mais les supporters belges ne sont-ils pas en train de devenir des 'supporters de la victoire'?"
Philippe Godin, professeur en psychologie du sport à l'UCLouvain, décrypte les sifflets des supporters belges présents au stade, un épisode inédit en grand tournoi qui a autant marqué une fracture qu'une incompréhension sur la gestion de fin de match.

- Publié le 27-06-2024 à 22h16

À l'aube du 76e match entre la Belgique et la France en cent vingt années internationales, ce nouveau duel prévu ce lundi sonne comme le retour de la fête des voisins et avec elle un parfum de rivalité toujours bien présente. Depuis le jour où tout a commencé le 1er mai 1904, à Bruxelles, la Belgique est d'ailleurs la nation que la France a le plus souvent rencontrée.
Mais depuis le choc au sommet en demi-finale de Coupe du Monde en 2018, les deux équipes n'ont plus vraiment la même dynamique. La France a péniblement terminé seconde de son groupe derrière l'Autriche et la Belgique a dû essuyer les sifflets de son propre public après une qualification acquise dans une forme de gestion du résultat qui n'est pas passée auprès des fans. Le capitaine Kevin De Bruyne a même décidé de ne plus aller saluer les supporters qui sifflaient quand d'autres joueurs sont allés dans son sens à la fin du match devant les micros des journalistes, ne comprenant pas la réaction du public.
"Il y a un risque de créer une fracture entre les deux parties"
Alors colère légitime ou réaction inappropriée de la part des tribunes ? "Si on se place du côté du supporter, on peut comprendre la déception, estime Philippe Godin, professeur en psychologie du sport. Ils investissent des sommes d'argent importantes pour venir voir le match et font face à des joueurs qui n'acceptent pas la critique et ne prennent pas leurs responsabilités, c'est quelque part normal d'exprimer son mécontentement. Au vu de l'attitude de l'équipe, il y a désormais un risque de créer une fracture entre les deux parties, une forme de désunion nationale. Toutefois, on peut se demander si le niveau d'exigence envers cette équipe n'est pas trop élevé, il ne faudrait pas devenir des supporters de la victoire alors que nous avons une équipe bien moins qualitative qu'en 2018. En Belgique, on est fier de notre équipe mais on attend peut-être un peu trop d'eux. Beaucoup de supporters veulent continuer à vivre ce rêve de gagner un grand tournoi mais le sport n'est pas une science exacte et notre équipe est peut-être moins forte que par le passé. On assiste à ce mécanisme psychologique assez connu des attentes trop élevées et de la déception encore plus grande".
Concernant les joueurs, celui qui accompagne des sportifs de haut niveau au quotidien ne croit pas à un effet sur le court terme.
"D'un point de vue psychologique, je ne crois pas que ces sifflets touchent réellement les joueurs, et notamment les cadres de l'équipe comme De Bruyne ou Lukaku, explique-t-il. Ce sont des professionnels soumis à une couverture médiatique importante qui en ont vu d'autres. Sur le coup, il y a de la déception mais la qualification est là et c'était leur objectif après un début de tournoi manqué. On sait qu'un De Bruyne est un joueur très premier degré et râleur mais il est aussi capable de tourner la page et se focaliser sur la qualification. Après, il faut dire aussi que tout ça est un peu un "show" pour les joueurs qui sont parfois un peu poussés par les fédérations à venir saluer le public, ce n'est pas toujours très naturel ni spontané. Dans certains clubs comme à Paris, cela fait même partie du contrat, il y a du commercial et du marketing là-dedans".