"A mon époque, cinq ou six pilotaient leur propre avion"
Installé sur le Rocher depuis plus de 40 ans, le triple vainqueur belge en Grands Prix s'est brillamment reconverti dans les affaires.
- Publié le 25-05-2025 à 16h19

L'expression "avoir pignon sur rue" prend tout son sens quand on retrouve Thierry Boutsen dans le centre-ville de Monaco. Les bureaux du champion belge se trouvent sur la rue Grimaldi, une grande artère parallèle à la ligne droite de départ du circuit monégasque. Le Bruxellois a emménagé sur le Rocher dès le début de sa carrière en Formule 1 et pratiquement 32 ans après son dernier Grand Prix, le nom Boutsen demeure bien présent à Monaco.
Celui qui a remporté trois courses en F1 s'est spécialisé depuis de nombreuses années dans la vente et le courtage d'avions privés. Une passion pour les airs qui ne date pas d'hier. "Pendant les vacances d'été, quand j'étais jeune, je passais du temps avec un ami dont le père avait une société de ventes d'avions et qui possédait une belle clientèle. J'ai travaillé là-bas comme mécano, nous raconte-t-il. J'ai pu effectuer un vol d'essai comme passager et ce fut une révélation. À 21 ans, j'ai passé ma licence de pilote. Quand j'ai commencé à gagner un peu d'argent en F1, avec mes primes de chez Benetton, j'ai acheté mon premier petit avion. Et quand j'étais chez Williams, j'ai acquis un Learjet."
Chose étonnante, "Boubou" ne se destinait pas à vendre des avions. "En 1997, Heinz-Harald Frentzen, un ami pilote, cherchait un avion et est venu me voir. Je lui ai dit que je m'occupais de tout et deux mois plus tard, il avait son avion. Ensuite, Keke Rosberg, Mika Häkkinen et Michael Schumacher m'ont contacté. C'est à ce moment que je me suis dit que je pouvais en faire un métier. J'ai donc créé Boutsen Aviation dans la foulée mais je n'avais aucun business plan. J'étais encore occupé par ma carrière de pilote. Après mon accident du Mans en 1999 qui m'a poussé à raccrocher, j'ai développé mon affaire et j'ai engagé mon premier employé. Je travaille avec Dominique Trinquet qui est toujours là aujourd'hui."
Après mon accident du Mans, j'ai fait un break pendant quelques années. Je ne regardais même plus les Grands Prix.
Près de 30 ans après sa fondation, la société continue à tourner avec la vente de jets privés mais aussi de mastodontes comme des Airbus spécialement aménagés pour une riche clientèle. Dans celle-ci, on retrouve des multinationales mais aussi le président de l'Azerbaïdjan. Curieusement, malgré la notoriété de son nom, le Bruxellois n'a pas vendu d'avions à des pilotes de F1 ces derniers temps. "Le marché a changé. Aujourd'hui, les pilotes ne s'installent plus dans le cockpit. À mon époque, nous étions cinq ou six pilotes sur la grille à piloter notre propre avion. De plus, si certains comme Verstappen sont propriétaires d'un jet, ce sont souvent leurs équipes ou leurs sponsors qui affrètent une machine pour eux."
Des nuages au plancher des vaches, il n'y a toutefois qu'un pas et Boutsen s'est lancé dans la vente et le courtage de voitures de prestige. "Comme pour l'aviation, ça s'est fait par hasard en 2018. Un ami cherchait une Ferrari F1. Par chance, il y en avait une qui était en vente sur Monaco. Il était enchanté. Mon deuxième fils Cédric m'a rejoint dans ce projet. Mais le marché est en baisse et avec tout ce qui passe sur la planète actuellement, tout le monde est un peu dans l'expectative. Je suis content de renouer avec les voitures. Après mon accident du Mans, j'ai fait un break pendant quelques années. Je ne regardais même plus les Grands Prix. Mais j'ai un voisin de palier se nommant Nico Rosberg. J'ai fini par remettre mon casque pour participer à des courses historiques. Mais je fais cela seulement pour le plaisir, en roulant à 50 % de mes capacités. À Imola, j'ai retrouvé mon Arrows-BMW et on a fait le remake de l'arrivée de 1985 où j'avais franchi la ligne en poussant ma voiture. Le public italien était ravi."

L'homme de 67 ans a par ailleurs un avis bien tranché sur l'évolution de la Formule 1. "Les voitures sont trop aseptisées et dépendent trop de l'informatique. Par moments, les pilotes en perdent même leur latin. À notre époque, nous réglions nos monoplaces nous-mêmes. Quand elle ne répondait pas à nos attentes ou avait un problème, on savait pourquoi. De plus, malgré 24 GP par an, les pilotes ne roulent plus assez. Quand j'étais chez Williams, en plus des 16 week-ends de course, j'avais 40 journées d'essais par an. Aujourd'hui, hormis les trois journées d'essais hivernaux et quelques séances avec d'anciennes F1, les pilotes n'ont rien. Le simulateur ne peut remplacer la réalité."
Et on se dit qu'on serait ravi de voir Thierry Boutsen fouler plus souvent le circuit de Francorchamps au volant d'une F1 du temps d'avant. Pour le plus grand bonheur du public belge qui ne l'a pas oublié.