Bernard Boileau : l'éclat du champion, les tempêtes de l'homme
Bernard Boileau s'est éteint à 67 ans, laissant derrière lui l'histoire d'un destin hors norme. Admiré par les plus grands, le tennisman liégeois a aussi été rattrapé par ses démons, dont la trajectoire l'a conduit des lumières du tennis à l'enfer de la dépendance, avant une renaissance discrète.

- Publié le 07-10-2026 à 22h28
- Mis à jour le 07-10-2026 à 22h30

Le sport belge est en deuil à la suite du décès de Bernard Boileau, une légende du tennis qui a fait vibrer tout un pays. Le tennis belge a enfanté quelques grands noms comme Justine Henin, Kim Clijsters, David Goffin ou encore Xavier Malisse pour ne plonger que dans un passé récent. Bernard Boileau peut rejoindre cette liste. À une autre époque. Dans un autre contexte. Le Liégeois reste l'un des talents belges les plus purs, les plus brillants et les plus "romanesques". Huit fois champion national consécutif, l'ancien prodige né en 1959 dans une famille d'ouvriers modestes a incarné une époque de liberté créative absolue sur les courts. Sa trajectoire sportive a été aussi brillante que filante. Par la suite, il a traversé des périodes beaucoup plus sombres.
Il faisait peur à Lendl ou à Noah
Son histoire remonte au milieu des années 1970. Le circuit découvre le professionnalisme, qui n'a rien de comparable avec celui d'aujourd'hui. Bernard Boileau arrive avec un jeu d'une élégance rare. D'emblée, il sort des rangs. Il n'est pas le produit d'académies standardisées, mais un joueur d'instinct. L'instinct n'attend pas les années. À seulement 15 ans, il s'adjuge le prestigieux tournoi de l'Espérance, l'officieux championnat de Belgique des moins de 21 ans. La machine est lancée. Son ascension est fulgurante. Jusqu'à ses 20 ans, le jeune Liégeois fait peur à l'Europe entière, y compris à de futures légendes comme Ivan Lendl ou Yannick Noah. Ce dernier déclarerait d'ailleurs : "Bernard possède le plus beau revers du circuit. En Europe, il est l'un de mes adversaires principaux." John McEnroe partage cet avis. Mais le potentiel ne fait pas un palmarès. Sur la scène nationale, sa domination devient absolue. De 1978 à 1985, il s'approprie huit titres consécutifs de champion de Belgique de Série A à une époque où ce sacre était prestigieux.
Pendant six ans, aucun de ses rivaux belges ne réussit à le détrôner. En 1978, son premier sacre, remporté à 19 ans au Léopold Club face à Patrick Hombergen en quatre sets, sonne comme une passation de pouvoir historique. En parallèle, il franchit les frontières. Il signe de solides performances au Brésil à Guaruja en 1983 où ses victoires face à Andrés Gómez et Tim Mayotte le propulsent en février à la 41e place mondiale, son meilleur classement ATP. L'année suivante, à Bruxelles, il s'offre le luxe de terrasser le Sud-Africain Kevin Curren, alors 7e joueur mondial. Il a également disputé son premier match de Coupe Davis face à Ilie Nastase en 1977 alors qu'il avait 18 ans. Malgré sa défaite, Boileau avait montré une grande audace sur le court.
Une vie épicurienne en début de semaine
En 1984, il défie le grand Yannick Noah au deuxième tour à Roland-Garros. Le Français était présent pour défendre son titre. Les deux hommes étaient liés d'une sincère amitié. Partout où il sévit, Bernard Boileau ne passe pas inaperçu tant son jeu est d'une rare pureté. Sa fluidité est parfaite. Il est doté d'une lecture du jeu et d'un déplacement d'exception. Il aurait pu mettre la planète du tennis à ses pieds durant de longues années. Tout ce qu'il touchait se transformait en or, mais Boileau est aussi un homme de confort. Il cède à la facilité en s'accrochant aux compétitions en Belgique. Du lundi au jeudi, il s'offre une vie épicurienne avant de disputer et de remporter quelques tournois lors de la deuxième moitié de semaine. Il règne sans partage, mais son royaume est trop étroit pour son talent. En réalité, il ne supporte pas la solitude des tournois à l'étranger où il se sent livré à lui-même.
L'engrenage doré du Léopold
Petit à petit, l'ogre des courts bascule vers un côté plus sombre. Plus compliqué. Dans les années '70, un jeune joueur ne bénéficie pas d'un centre d'excellence pour marcher pas à pas vers le top 100 mondial. Il faudra attendre l'année 1993 pour que le centre de tennis-études à Mons voit le jour. Lors des grands rendez-vous comme l'Orange Bowl à Miami, la délégation belge était l'une des rares à voyager sans aucun coach. Boileau traverse toute sa carrière professionnelle sans jamais avoir de véritable entraîneur à ses côtés. Une autre époque. Son talent attire les dirigeants du Léopold, le club si huppé sis à l'avenue Dupuich à Uccle. Un monde sépare Bernard Boileau et les membres du club ucclois. Le choc social est brutal. À 17 ans, le gamin issu d'un milieu ouvrier modeste est catapulté dans la haute bourgeoisie bruxelloise. En échange de sa présence à quelques tournois par an, il reçoit un contrat mirobolant. Le club lui assure un appartement de fonction sur la prestigieuse avenue Louise, une voiture de sport dès ses 18 ans et une table ouverte au club-house sans oublier des sponsors personnels. "Je me suis retrouvé du jour au lendemain avec de l'argent plein les poches. Je ne savais pas trop ce qui m'arrivait", a-t-il souvent répété devant la presse. Le jeune Liégeois plonge dans un univers dont il ignore les codes et les limites.
L'épreuve des démons
Quand on voit le nombre de joueurs en détresse psychologique aujourd'hui alors qu'ils sont tous encadrés par un staff XXL, on peut mesurer la difficulté d'un Bernard Boileau dans les années '80. Le changement radical de mode de vie et l'isolement affectif agissent comme des déclencheurs. Pour masquer ses fragilités psychologiques et fuir la réalité, l'ancien champion bascule de la fête récréative vers l'enfer de la toxicomanie, sombrant dans une sévère dépendance à l'héroïne. Sa carrière sportive s'interrompt brutalement en 1986. Il n'a que 27 ans. Après avoir noirci les colonnes des rubriques sportives des plus grands quotidiens, il glisse vers les chroniques judiciaires. L'engrenage de la dépendance le pousse vers la petite délinquance. Après de premières incarcérations, il est condamné au début de l'année 1990 pour des vols et des faits de violence liés à sa consommation de drogue. À l'époque, il est défendu par un jeune avocat, Maître Jean-Philippe Mayence qui partage avec lui sa passion pour le tennis. À sa sortie, la pauvreté l'attend à Liège, où il dépend un temps des allocations sociales.
Le tennis pour se retrouver
Après avoir touché le fond, il tente de remonter la pente. Soutenu indéfectiblement par sa famille et par des proches fidèles comme Jacques Grandjean, il amorce à la fin des années 1990 une renaissance discrète. Il utilise sa meilleure arme pour exister : le tennis. À Amay, il prend la direction d'une école de tennis. Il s'investit également dans des programmes d'insertion des jeunes par le sport et renoue ponctuellement avec la compétition chez les vétérans et en interclubs, prouvant que le plaisir du jeu ne l'a jamais quitté.
Devenu père de deux enfants, Maude et Jean, il s'ouvre à de nouveaux horizons en se formant à l'informatique et en entamant, au début des années 2000, un parcours d'études pastorales. Dimanche dernier, il s'est éteint paisiblement à 67 ans. Sa vie a été marquée par une montée au paradis, par une traversée du purgatoire et un passage en enfer. Bernard Boileau était la preuve vivante qu'un véritable encadrement est nécessaire pour les pépites.
Il aurait pu être le propriétaire d'une longue carrière dans le top 10 mondial. Il aurait fréquenté chaque semaine des légendes comme Björn Borg, Jimmy Connors, John McEnroe, Ivan Lendl ou encore Yannick Noah sans oublier Ilie Nastase. Bernard Boileau laisse un vide immense dans le milieu du tennis.