"Le PS liégeois, un milieu particulier´

PAR FRANCIS VAN de WOESTYNE

ENTRETIEN

Jean Beaufays, professeur de sciences politiques à l'Université de Liège, connaît bien le milieu politique liégeois. Il nous livre son sentiment. Peut-on dire, comme certains l'affirment, qu'Alain Van der Biest était un poète égaré en politique?

Je dirais plutôt qu'il aimait faire de la politique. Le fait d'être issu d'un milieu pauvre le poussait à utiliser ses talents, notamment littéraires, pour sa carrière politique. Mais l'ensemble de sa personnalité n'en faisait pas une bête politique.

La politique est-elle réservée aux professionnels, aux politiciens? Faut-il être"tueur´ dans ce monde impitoyable?

La politique est effectivement devenue un monde professionnel. Ces gens en font leur métier: c'est une profession en soi. Ce monde a toujours été très dur et le reste. Nous ne sommes plus à l'époque des bourgeois dilettantes du XIXe siècle. Mais même eux, s'affrontaient de manière très brutale en politique: les vindictes étaient déjà difficiles à supporter.

Ce drame aurait-il pu survenir ailleurs? Ou le milieu politique liégeois l'a-t-il en quelque sorte, favorisé?

Nous sommes au coeur du problème. Alain Van der Biest a commencé sa carrière à un moment où il y avait de très fortes personnalités qui étaient en conflit: je pense à André Cools, à Guy Mathot, à Jean-Maurice Dehousse. Il s'agissait de conflits de personnes mais aussi de conflits idéologiques entre des gens fidèles aux dogmes socialistes et d'autres plus tentés par l'efficacité gestionnaire. Il y avait aussi, dans ce milieu et ce PS liégeois, des oppositions très fortes entre le centre et la périphérie. La fusion des communes n'a été que très lentement digérée au PS. Il faut dire aussi que la fédération liégeoise du PS avait pris ses distances par rapport à Bruxelles. Dans les années 80, le PS ne menait pas une opposition très vigoureuse alors qu'à Liège, on souhaitait que la riposte soit plus dure.

Globalement, on peut constater que le milieu socialiste liégeois a favorisé l'éclosion politique de personnalités très fortes, contrastées, ambitieuses mais aussi brutales. Aujourd'hui, des actions de pacification ont eu lieu. La volonté de travailler pour Liège domine plutôt que celle de trouver du charme à se combattre.

Les années 80 furent aussi des années"fric´ pour les partis politiques...

Evidemment. Et le monde politique s'est laissé entraîner dans des dépenses électorales extrêmement importantes à cause du recours massif au marketing politique. Dépenses qui devaient être alimentées par des ressources, souvent très honnêtes, comme les cotisations des membres ou le versement d'associations soeurs, mais aussi par des pratiques qui étaient en opposition avec ce que les idéologues purs pouvaient accepter. Il y a donc eu une nouvelle source de tensions au PS et dans tous les partis d'ailleurs.

Le PS s'est-il laissé plus facilement entraîné?

Je ne sais pas si l'on peut dire cela. Mais les électeurs et les observateurs acceptent beaucoup moins facilement d'un parti de gauche qu'il se laisse entraîné dans ce genre de pratiques qu'ils ne le tolèrent pour un parti de droite. Les censeurs ont été plus sévères à l'égard du PS qu'ils ne l'ont été pour les dérapages sans doute équivalents d'autres formations politiques. Il y avait une attente plus forte et donc une déception plus forte. Mais je ne suis pas du tout sûr que le PS ait plus fauté que d'autres.

Le PS liégeois a-t-il été plus gangrené que d'autres par un milieu quasi maffieux?

Le problème s'est posé partout en Europe occidentale. Les milieux d'influence et certains milieux du crime organisé ont bien compris que s'ils voulaient avoir un poids décisif sur la vie et les choix politiques, il fallait d'abord s'attaquer au parti le plus puissant. Cela ne servait à rien de s'en prendre aux formations qui ne faisaient que l'appoint ou ne participaient même pas au pouvoir. Avec des relais dans les grands partis, ils avaient des relais directs au pouvoir. Ils ont ainsi développé une stratégie au sens presque militaire du terme.

Quel souvenir gardez-vous d'Alain Van der Biest?

Quelqu'un d'intelligent, de cultivé, qui pouvait être drôle. Mais un personnage quand même assez amer à la fin de sa vie.

Connaîtra-t-on un jour la vérité?

Plus le temps passe et plus ce sera difficile. Cette disparition n'arrange rien. Ceci tourne la page d'une époque. Alain Van der Biest, bien qu'atypique, était finalement assez représentatif du milieu du PS liégeois.

© La Libre Belgique 2002

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