Van der Biest. La vie, la nuit

PAR PAUL PIRET

PORTRAIT

D'abord, on le voit encore, comme en face de soi, raconter une histoire. Une de ses histoires. Vraies. Histoire d'un jour déjà lointain, Guy Spitaels regnante au PS, où Alain Van der Biest avait une fois de plus imité à la perfection le ton pincé et châtié de l'empereur sis en son boulevard. Tard un soir, à la veille d'une assemblée de la fédération socialiste de Thuin, il avait sorti de son lit le sénateur local (dissident depuis) Nestor-Hubert Pecriaux... Dialogue trompeur: "Nestor-Hubêêêrt, ici le Président.´"Oui, Président.´"Demain devant la fédération, j'aimerais bien que tu dises: Happart, ça commence à bien faire!´"Oui Président.´"Tu n'auras pas affaire à un ingrat.´"Oôô, président!´ De fait. Ce samedi-là, devant des camarades éberlués venus discuter entre deux chopes de l'évolution démographique de la Thudinie (sic), Pecriaux monte à la tribune par motion d'ordre en clamant bien fort: "Happart, ça commence à bien faire.´ "La Libre´ du lundi s'en ferait l'écho, sérieux mais incrédule.

Le joyeux drille en riait encore, entouré de voisins de table pliés en deux. Il fallait entendre Van der Biest en remettre, enjolivant le quiproquo, décrivant par le menu la scène qu'il imaginait d'ici - dans sa maison de Morlanwelz, l'infortuné Nestor-Hubert en peignoir au garde-à-vous devant le cornet de téléphone, aux côtés pétrifiés de Madame qui l'avait décroché la première.

Drôlerie, talent, détachement lucide, cynisme plus potache qu'agressif; tout Van der Biest est dans la mémorable anecdote. Avant que tout se gâte jusqu'au geste le plus radical, ce dimanche, de la détresse.

Le regard alors était encore pétillant de malice; et la voix, pleine d'allant; et l'allure, celle du comédien qui peut tout jouer. Mèches en bataille, long nez conquérant, look attardé d'étudiant. Pas question encore de démarche hésitante, de trajectoire improbable, du regard profondément hagard dont tour à tour l'on se gaussera ou l'on s'apitoiera. Pas question encore, autrement dit, ainsi qu'il s'autoportraiturerait lui-même naguère dans"Notre nation´ (1998) de "cette face trop souvent cachée, ce visage germanique et attristé, ces yeux très bleus, demeurés purs malgré les vices, les défauts, les souffrances...´

Mais pas question non plus, épargnons-lui le cliché, du poète-égaré-en-politique.

L'image est tentante, elle est commode, mais elle est réductrice. Elle avait d'ailleurs le don de l'agacer."Poète´, peut-être; fin lettré et vraie plume en tout cas. Egaré en politique, sûrement pas; mais atypique du sérail, ce qui est autre chose. Il y avait bien deux personnages en lui, qu'il s'ingéniait, avec des fortunes diverses, de séparer le plus hermétiquement. Logique: le politique est serve, l'écrivain est libre; le mandat est carrière, la plume est sarcasme; les inaugurations de chrysanthèmes, accolades de convenance et autres rituels de parade, le même les aura courus comme élu et les aura ridiculisés comme auteur.

L'auteur? Quatre romans, trois essais, un document. Sans compter la première oeuvrette qui est déjà tout un programme, une pièce de théâtre sous-titrée"Tragédie héroïque´ et à l'intitulé transparent:"Les barons ou le prince de Flémal.´ Elle passerait inaperçue, quoique publiée courant 1975 dans la très officielle revue"Socialisme´... Suivraient notamment"Les genêts de Seraing´ (1984), où un élu socialiste s'interroge sur "l'Etat qui s'effiloche et une nation d'engourdis´ ;"Un Sioux socialiste´ (même année), où il remonte à ses racines flamandes; ou encore"Appelez-moi Miller´, sur un homme d'affaires dont le destin amoureux bascule à l'occasion d'une réunion au cabinet d'un ministre... A chaque fois, des touches autobiographiques; souvent, des piques ou des charges contre les travers et contraintes du petit monde politique; toujours, nombre de regrets déjà, des déceptions aussi - il y aurait bien là du Jean Anouilh, dans sa description à distance élégante de défauts, de déglingue, de bassesse. On lui reconnaîtra généralement un talent assez personnel et branché, sauf dans ceux des milieux littéraires qui n'imaginent pas un écrivain venu d'ailleurs. Il aurait pourtant pu être des leurs: Van der Biest était licencié en philologie romane (à Liège), gradué de littérature italienne (à Pérouse); il a été prof de français et d'italien dans le secondaire, puis assistant à l'Université de Liège. Mais la politique le rattraperait, l'absorberait, le dévorerait.

Pourquoi la politique? Il y a le concours de circonstances, le coup de pouce - non, la ruade - d'André Cools au temps où le Flémallois faisait et défaisait tout. Et puis, il y a l'appétit de pouvoir (mais oui), et il y a l'idéal (mais oui aussi). Car cet amoureux des contacts avec"la base´, goûters de pensionnés compris, était encore issu d'une génération ouvriériste dont l'émancipation avait toute sa grandeur et toute sa nécessité. Il l'avait vécue personnellement, ce petit-fils de mineur, fils d'ouvrier métallurgiste et de femme de ménage - dont la besogne modeste et ingrate compta beaucoup dans la vénération totale et intransigeante qu'il voua à sa maman, jusqu'à sa disparition récente (qui devait d'autant plus l'accabler qu'elle coïncida avec une nouvelle quoique éphémère incarcération). Oui, la banlieue rouge, c'était tout l'univers de ce natif de Grâce-Berleur, le 4 mai 1943, qu'il ne quitterait jamais. De ces wallonnes banlieues zébrées de lumières farouches, de labeur terrible et épique, parfois d'éclats tragiques (il avait 7 ans quand dans son pays, le 30 juillet 1950, au plus fort de la question royale, 4 manifestants succomberont sous les balles de la gendarmerie).

Alors non, il n'est pas"égaré´ en politique. Son curriculum d'ailleurs en témoigne d'abondance, dans et hors appareil: secrétaire national-adjoint du PSB-BSP, animateur de"Présence et action culturelles´, bourgmestre de Grâce-Hollogne et député (dès 1977), candidat (malheureux) à la présidence du PS (en 81), chef de groupe à la Chambre (1983-88), ministre des Pensions (1988-90), ministre régional wallon des Affaires intérieures et des Travaux publics (1990-92).

Mais il n'est pas politicien habituel et sûr de lui, c'est vrai. Comme député-chef de groupe, il ne fait guère le poids face à son alter ego socialiste flamand Louis Tobback, véritable leader de l'opposition parlementaire dans les années Martens-Gol; le portefeuille des Pensions lui va aussi bien que l'algèbre des polynômes à un librettiste romantique (quoiqu'il y laissa sa marque, en initiant la réforme des pensions flexibles entre 60 et 65 ans); et le cabinet wallon déclencha la descente aux enfers. Un cabinet où l'on mena la grande vie. Un cabinet déchiré entre coolsiens imposés par le vieux"parrain´ liégeois, aux volte-face acariâtres, qui ne pouvait plus rien passer à Van der Biest; et des proches sortis tout droit d'un roman mafieux, auxquels un Van der Biest aveuglé ou embrumé passerait tout.

La ruine d'un homme - le malentendu, des fautes de gestion, des erreurs de copinage, sans évoquer les plus lourds soupçons que la justice n'avait pas fini de devoir étayer - vint d'une terrible, d'une irréductible fragilité. Voire d'une fascinante fragilité (Van der Biest expliquait volontiers qu'il se trouverait toujours du côté de l'albatros, spécialement quand ses ailes de géant l'empêchent de marcher). 1° Fragilité d'un contexte politique: ce PS liégeois de chefs et de clans d'une brutalité même physique inouïe, véritable noeud de vipères se refermant sur son maillon faible comme un piège à rats. 2° Fragilité d'une personnalité ambivalente: carapaçonnée comme peut l'être le politique, mais écorchée à vif comme peut l'être l'artiste. 3° Fragilité d'une santé se délitant dans l'alcoolisme (dût-il assurer en 1993, dans ses"Carnets d'un bouc émissaire´, lui, ce familier du café local"La Boule rouge´: "J'ai été ivre assez rarement. (...) Même mes ennemis ont toujours reconnu que je gardais beaucoup de lucidité, même ivre. Mais il m'est arrivé de signer des choses sans trop les regarder comme tous les ministres dans les moments de sobriété´)... Ah! Ce stress du pouvoir qui plonge dans l'alcool; et cette indulgence du pouvoir pour ses acteurs imbibés!

Plus dure sera la chute, et plus longue que dix ans. Plus question de genêts et autres romans peu ou prou désabusés. Il ne s'agit plus d'amertume, mais de brisures. En 1997 paraît"La nuit la vie´, récit impitoyable et tendre de la vie de prison comme seul un prisonnier lettré pouvait l'écrire. Lettré au point de devenir, pour ses voisins de geôle,"écrivain public´. Vision inédite, humaniste, en quête aussi de ressourcement spirituel - il racontera qu'il a lu la Bible, ou qu'il a échangé des courriers avec un prélat non autrement désigné (dont on saura qu'il n'est autre que Mgr Léonard).

Mais voici que par surprise, à rebours de ce qu'il avait toujours juré, après avoir rédigé un ultime mot d'amour et d'innocence, enfin au terme - au terme - d'une mise en scène pathétique dans son souci de prévenance, Alain Van der Biest s'est résigné à la mort. Comme à chaque fois que l'on a voulu trop vivre.

L'heure est au silence, le temps s'estompe dans le mystère. Dans"Notre nation´, le suicidé citait en exergue un vers d'"Exil´ de cet altier géant de Saint-John Perse: "Désormais cette page où plus rien ne s'inscrit...´ Cette année-ci, les genêts de Seraing, de Grâce-Berleur et alentours ne jauniront pas comme d'habitude.

© La Libre Belgique 2002

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