Situation "imprévisible, inextricable"
Deux questions majeures doivent être résolues : le leadership et le projet du CD & V/N-VA, nous explique Pierre Vercauteren, professeur aux Fucam. L'expertise d'un politologue francophone, Pierre Vercauteren.L'orange bleue pourrait rester inévitable, mais toujours fragilisée...
- Publié le 03-12-2007 à 00h00
entretien
Deux questions majeures doivent être résolues : le leadership et le projet du CD & V/N-VA, nous explique Pierre Vercauteren, professeur aux Fucam.
MR et CDH n'ont pas la même lecture des derniers événements.C'est vrai dans l'expression, où le MR joue sur deux stratégies : le rôle de l'homme accommodant joué par Didier Reynders et celui du mauvais garçon par Olivier Maingain. Et il a espéré que le "non" viendrait du CDH. Mais dans les comportements, je vois de plus en plus de parallélisme. Ce fut le cas lundi dernier, avec l'acceptation très spectaculaire par le CDH comme le MR du projet d'accord. Et je ne partage pas l'interprétation que le MR aurait répondu "oui" aux 3 questions du formateur : quand M. Reynders renvoie à la Constitution sur la troisième, qui exclut toute minorité francophone, il indique qu'elle n'a pas de sens.
C'est dès lundi, parmi les siens, que l'échec a été consommé pour M. Leterme. Ce qui a suivi n'était qu'une tentative de le camoufler.
Tout à fait. De part et d'autre, il s'est agi de savoir non plus comment sauver les négociations, mais comment renvoyer la patate chaude chez l'adversaire. Ce qui s'est passé samedi n'est d'ailleurs pas raté, au sens où personne n'a perdu la face. C'est intéressant, dans la mesure où au moins une partie des acteurs pourraient se retrouver autour de négociations.
Ce n'est pas la fin de l'orange bleue, soutient d'ailleurs le CD & V.
Effectivement. En cela aussi, cette crise est atypique. Dès son premier échec, les espoirs d'Yves Leterme auraient dû être finis. Or, voici le deuxième, et le côté imprévisible de la crise fait que l'on ne peut rien exclure. Le cartel CD & V/N-VA est prisonnier de sa victoire; il ne peut aller dans l'opposition puisque ce serait priver le groupe flamand d'une majorité. Mais il est prisonnier aussi de manque de leadership, au CD & V et au cartel.
Un cartel incontournable, et incontrôlable à la fois...
Oui, personne ne parvient à émerger. Le week-end précédent, c'est la N-VA, elle-même immobilisée par ses règles internes de prise de décision aux deux tiers, qui a retiré l'échelle sur laquelle était monté M. Leterme. Deux questions majeures doivent être résolues, sur le leadership et sur le projet du cartel. Tant que celui-ci n'y fournit pas de réponse commune et ouverte, les francophones garderont le sentiment que toute négociation n'est qu'un paravent aux desseins N-VA d'éclatement du pays.
La seule réponse jusqu'ici, c'est que M. Leterme devrait être Premier ministre d'un gouvernement avec CD & V !
Attention : s'il insiste là-dessus, la fonction de formateur reviendra tôt ou tard dans son camp. Car on n'a jamais vu un formateur d'un parti travailler pour un Premier ministre d'un autre parti. Même si plus rien n'est impossible, dans quel était d'esprit serait un formateur libéral qui doit faire tout le travail pour un autre, constamment à sa merci ? Je pense que l'un ou l'autre explorateur sera de nouveau nécessaire. Mais la main devra revenir au cartel s'il reste accroché à l'hypothèse d'Yves Leterme comme Premier ministre.
Ou alors, il faut imaginer une sorte de super gouvernement d'affaires courantes en liberté très surveillée, que ce soit une violette maintenue ou élargie...
Quelles autres alternatives ?
Ou bien les exclusives de part et d'autre se poursuivent, et l'orange bleue reviendra après une psychothérapie nécessaire; ou on les ravale et on peut imaginer des formules tripartites, ou d'union nationale, ou asymétriques. La situation est inextricable car tout le monde a l'air de tenir tout le monde. C'est là que l'orange bleue pourrait rester inévitable, mais fragilisée par le problème de leadership au sein du CD & V, je le répète, et celui de la légitimité politique d'Yves Leterme. Cette légitimité, ce ne sont pas seulement des résultats électoraux; c'est aussi une efficacité politique.
De quoi le blocage est-il le plus redevable ? D'une somme de contrariétés ponctuelles (la personnalité de Leterme, l'absence de volonté et de méthode, etc.), ou de la tendance plus lourde à un pays de plus en plus difficilement gouvernable ?
La difficulté de base, c'est que l'on n'a plus le même projet d'Etat. D'où la question fondamentale posée au cartel sur ses perspectives de confédéralisme ou d'éclatement du pays. Tout le reste s'est accumulé : méfiance, absence d'expérience, une génération qui ne se connaît plus, les difficultés d'Yves Leterme à mener les négociations. Pourtant, ce n'est pas vrai que l'on n'aurait rien engrangé. Même en matière communautaire : l'idée de convention est déjà un pas des uns vers les autres.
Pourquoi le Nord y verrait-il autre chose qu'un nouveau frigo ?
Il ne s'agirait plus d'ajuster le modèle fédéral, mais de repenser à plat la Belgique. En veut-on encore ? Sous quelles formes ? La N-VA redoute d'ailleurs la convention; elle devra se découvrir...
Alors, crise de régime plutôt que crise politique ?
Juridiquement, non : les institutions fonctionnent. Politiquement, il est vrai que des fondements sont fragilisés. Le vote à la Chambre sur BHV a démontré que l'impératif de compromis n'est plus une exclusive. C'est au moins une crise de cohésion sociale, si on définit celle-ci comme le fait et comme une manière de vivre ensemble.
