Jean-François Raskin : "On refuse d'être les jouets de luttes entre recteurs !"
L'administrateur général de l'IHECS et vice-président du CA de la RTBF est notre Invité du samedi. Jean-François Raskin nous explique pourquoi il s'oppose à la réforme de l'enseignement supérieur du Ministre Marcourt. Il évoque également l'avenir de la presse en ligne et le contrat de gestion de la RTBF.
- Publié le 22-12-2012 à 11h43

L'administrateur général de l'IHECS et vice-président du CA de la RTBF est notre Invité du samedi. Jean-François Raskin nous explique pourquoi il s'oppose à la réforme de l'enseignement supérieur du Ministre Marcourt. Il évoque également l'avenir de la presse en ligne et le contrat de gestion de la RTBF.
Pourquoi s'opposer au projet de décret sur l'enseignement supérieur que vous avez récemment qualifié de 'nord-coréen' ?
Le décret prévoit la création de 2 nouvelles structures dans l'enseignement supérieur. D'une part, l'ARES (Académie de Recherche et d'Enseignement Supérieur) qui doit regrouper tout l'enseignement supérieur et d'autre part la création de pôles régionaux délimités en territoires géographiques. Chaque région aurait une université de référence. A Bruxelles, ce serait l'ULB.
A l'IHECS, nous ne sommes pas forcément contre la création de l'ARES, encore faut-il en déterminer le rôle, les attributions et les pouvoirs. Par contre, nous sommes tout à fait opposés au découpage de l'enseignement supérieur en zones géographiques. Nous ne trouvons pas cela utile et ne comprenons pas ce qui pousse le pouvoir politique à agir de la sorte. Si c'était pour favoriser des synergies en termes d'infrastructures, là, nous serions favorables à un partage des infrastructures.
Dans la pratique, l'IHECS est à Bruxelles… vous seriez donc chapeauté par l'ULB. Inacceptable ?
Nous n'avons rien contre l'ULB, simplement nous n'avons pas de contact avec cette université et n'avons jamais rien construit avec elle sur le plan pédagogique ou contractuel. Alors que dans le même temps, nous avons développé des synergies significatives avec l'UCL. Nos étudiants ont par exemple accès à l'école doctorale de l'UCL.
Concrètement, si la réforme Marcourt passe, devrez-vous obtenir l'aval de l'ULB avant d'engager un professeur ou proposer un nouveau cursus ?
Au départ, oui! Maintenant, le texte a évolué et j'ignore totalement où en est le décret. Je sais que beaucoup de choses ont disparu. Il n'en reste pas moins que l'autonomie des institutions et la liberté d'association ne sont pas encore garanties à 100%. Ce sont pourtant des principes très importants pour nous. J'ai toujours un gros problème : pourquoi ne pas nous laisser choisir l'université avec laquelle nous souhaitons travailler ? Pourquoi nous imposer nos partenaires ? Cette contrainte me gêne beaucoup.
L'objectif du ministre est d'augmenter les partenariats entre institutions. Louable, non?
Avec cet objectif, nous n'avons aucun problème ! Je ne comprends pas que notre institution n'ait pas été associée à ce travail de réflexion avant l'annonce du décret. Il y a un problème évident, quand vous travaillez pendant un an avec des recteurs, faut pas s'étonner que quand vous déposez le texte il ne convienne pas tout à fait aux institutions qui sont importantes dans le supérieur.
Prenons un exemple, le recteur des Facultés universitaires Saint-Louis a – tant mieux pour lui – été associé à toutes les discussions. Or, l'ICHEC et l'IHECS, qui représentent plus de 5.000 étudiants et 300 profs, n'ont jamais été associés au travail. Nous avons presque le double d'étudiants de Saint-Louis... il y a donc un problème ! Nous avons découvert le texte sans jamais être associé ou consulté lors de sa confection. Il y a un enjeu particulier sur Bruxelles. On refuse d'être les jouets de luttes entre recteurs ! Cela ne va pas. Cela ne nous convient pas...
Le recteur de l'UCL était pourtant présent dans ces discussions. Il n'a pas défendu votre logique et vos collaborations ?
Oui, évidemment, mais il était relativement isolé dans cette espèce de combat. Il y a des enjeux politiques qui nous dépassent complètement. C'est la destiné de nos institutions et de nos pédagogies spécifiques qui est menacée.
Soyons clair, s'agît-il d'une 'guerre scolaire du supérieur' ?
Oui, mais elle ne nous concerne pas ! Qu'on nous laisse travailler et développer ce que nous faisons. Nous voulons rester maîtres de notre destin et de nos partenariats, que ce soit avec l'ULB, l'UCL ou l'ULg. Clairement, l'ULB ne veut pas qu'une institution comme la nôtre, qui est sur "son territoire", soit davantage liée à l'UCL. L'ULB considère Bruxelles comme son territoire ! L'enjeu, il est là, entre des acteurs avec qui nous avons finalement très peu de contacts. Nous n'y participons pas. Nous ne sommes que des jouets.
Jean-Claude Marcourt est-il dirigé par l'ULB ?
Je ne dirais pas cela. Je pense qu'il tente de faire au mieux avec les contraintes qu'on lui donne. Ce que je regrette, c'est l'attitude des universités. Il faut ouvrir la discussion à tous les acteurs. On ne peut pas contraindre ceux-ci à s'aimer et à dormir dans le même lit. Faut-il vraiment fixer des règles qui font qu'une université ait un droit de veto sur une faculté d'une autre université ? (NDLR : ce serait par exemple le cas si la faculté de médecine de l'UCL était intégrée au pôle bruxellois, dont l'ULB serait l'université de référence)
La survie de l'IHECS est en jeu dans cette réforme ?
C'est ce que nous pensons, oui. Peut-être à tort. Notre spécificité ne peut s'exprimer que si on lui garantit une autonomie dans son fonctionnement, son recrutement, sa pédagogie et ses aspects financiers. Nous devons avoir la liberté de choisir comment faire évoluer notre enseignement et nos formations. On ne va tout de même pas à chaque fois vérifier si on n'est pas en concurrence avec une autre institution pour tel ou tel enseignement. Sans autonomie complète, je pense qu'à terme l'IHECS disparaîtra...
On vous sait proche très du cdH. N'êtes-vous pas entendu par le parti qui est dans la majorité au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles ? Vous n'avez pas son appui ?
Je ne sais pas si j'ai l'appui du cdH. Ce que je dénonce aujourd'hui, je le dis aussi bien à M. Marcourt, qu'à Ecolo ou qu'au cdH. On essaie de sensibiliser tous les ministres et parlementaires à cette question politique. Nombre d'entre eux y sont attentifs, y compris M. Marcourt. Je ne lui fais pas un procès d'attention.
Dans le reste de l'actualité... vous êtes également professeur en médias. Les sites internet des quotidiens francophones belges vont tous à terme proposer des contenus en partie payants. Pour vous aussi, c'est inéluctable ?
De manière générale, la presse cherche actuellement un nouveau modèle économique lui permettant de poursuivre ses missions démocratiques et journalistiques. Internet est une voie possible, mais la concurrence y est même plus grande que dans la presse quotidienne. Je pense que le modèle payant s'imposera à terme, mais il lui faudra du temps et démontrer sa véritable plus-value, car la masse d'informations gratuites est encore très importante sur le net. Il faut aussi être conscient que le nombre de gens qui sont prêts à acheter de l'information diminue. Enfin, je pense que certains acteurs disparaîtront. Certains sites gratuits ne tiendront pas. Resteront quelques grands groupes qui proposeront une information payante et de qualité.
Vous êtes vice-président du Conseil d'administration de la RTBF. On a beaucoup parlé de son contrat de gestion (budget et missions) approuvé vendredi soir. En 10 ans, ses effectifs ont été réduits de 20%. Pour vous, la RTBF est à l'os ou il y a encore des efforts à faire en termes de rentabilité et gestion des coûts?
La RTBF est sans doute l'institution de la Communauté française qui a fait le plus d'efforts en matière d'économies budgétaires et salariales. De manière générale, on ne reconnaît pas assez les efforts qui ont été accomplis ces dernières années. Dire que la maison est à l'os ou pas à l'os, ça dépend évidemment des missions et obligations qu'on lui donne. Si on lui en demande trop, effectivement la RTBF est à l'os. Il faut absolument redéfinir ce qu'on veut faire de la RTBF et lui donner les moyens de le faire. C'est - ici aussi – un enjeu politique. (Découvrez ici l'accord sur le nouveau contrat de gestion de la RTBF)
Justement, vu que les sites des médias privés vont passer au payant, vous estimez que le site de la chaîne publique peut rester gratuit ou cela serait une concurrence déloyale ?
Il faut un équilibre entre le public et le privé. Le public à certaines obligations qui ne sont pas soumises à une logique financière. Ce n'est pas en interdisant à un média d'évoluer sur le plan technologique qu'on obtiendra cet équilibre. Je n'ai pas de religion particulière sur le sujet, mais il est évident qu'il faut que les 2 parties se mettent autour de la table pour négocier un point d'équilibre. Le public n'est pas gratuit, car déjà financé par le contribuable qui peut être en droit de réclamer la gratuité ensuite, quel que soit le support technologique. Cela dit, je vois bien les difficultés et besoins des médias privés. Donc, le site de la RTBF en payant ? Je n'ai pas de religion. Il faut discuter de manière sereine de ce débat politique, qui est aussi sociétal et économique.
Le moment est mûr pour en discuter sereinement ?
C'est une question de volonté des acteurs. Je dirais 'oui' si chacun se met un peu à la place de l'autre.
Entretien : Dorian de Meeûs
